19e siècle

1830 - secrets d'Etat de la Révolution belge

A lire absolument :

 

 

Secrets d’Etat de la Révolution belge

 

D’après les mémoires du Major-Général Baron de Failly,

Ministre de la Guerre de Léopold Ier en 1831

 

de Damien Failly

 

éd. Mols, 2005

 

 

 

EXTRAITS

 

 

(p.15) /à propos du Major-Général Baron de Failly:/ Chevalier de la Légion d’Honneur le 7 février 1813

Sous le régime hollandais, il reçoit la distinction de chevalier du Lion Belgique le 4 juillet 1829.

 

 

(p.24) /25 août 1830/ La bourrasque du soulèvement que la bourgeoisie regar­dait avec sympathie, la veille au soir, se déchaîne brusquement contre la propriété privée. De toutes parts, les ouvriers accourent pour rejoindre les émeutiers, détruisent les ateliers, brisent les machines. De cette foule brusquement livrée aux excès, des cris fusent: «Vive Napoléon! Vive le duc d’Orléans! Vive la France!» Cela donne une idée de l’origine de certains agitateurs qui entonnent la Marseillaise.

 

(p.25) Pendant tout un temps, c’est le drapeau français qui flotte à l’hôtel de ville. Sans aucun doute, l’insurrection est dirigée par la France, donnant ainsi une coloration internationale au soulève­ment populaire. À lui seul, ce fait révèle la présence sur le sol belge d’une forte communauté française en exil ayant fui les répressions de la révolution de juillet à Paris.

 

(p.27) De toutes parts, les Volontaires affluent (…). /Ainsi/ en quelques jours, l’émeute se termine. On n’entend plus crier « Vive la France » et c’est le nouveau drapeau belge qui flotte sur l’hôtel de ville de Bruxelles.

 

(p.28) Pour les Hollandais, il est difficile de lancer la troupe contre les révolutionnaires car les soldats sont belges en grande majorité. Ces derniers pourraient se retourner contre leurs officiers hollan­dais mettant le feu aux poudres d’un conflit meurtrier, ou prendre en otage les chefs de Corps pour forcer Guillaume 1er à céder. L’ar­mée ne semble pas vouloir suivre l’exemple de Paris où les soldats français se sont couverts d’infamie en tirant sur les citoyens.

Dans chaque ville se constituent des «Commissions de Sûreté ». Ce changement d’autorité a la faveur du public qui adopte les hommes nouveaux. L’objectif est de calmer les gens et surtout de se les concilier en faisant appel à toutes les bonnes volontés sans distinction de classe, à plus de civisme et à coopérer à la sécurité. Un calme relatif règne, entrecoupé de brusques sursauts

 

(p.31) /8 septembre/ Des étrangers, aventuriers, mercenaires, agitateurs, agents politiques, jacobins oeuvrent ouvertement.

 

(p.39)

Chaos et anarchie / Octobre 1830

 

le jeune gouvernement provisoire s’installe et crée plusieurs commissions qui sont les embryons des futurs ministères. La Belgique est en marche vers son indépendance plus vite que ne l’avaient prévu ses grands voisins qui considèrent la révolution belge comme un scandale.

Les troubles de Bruxelles créent une suspicion parmi les Cinq Puissances signataires des traités de Vienne car chacune soupçonne la France d’être à l’origine de la situation. Cela d’autant plus qu’en Belgique, le rejet inconditionnel du Hollandais engendre un rejet de tout ce qui rappelle la culture néerlandaise en faveur de la culture et de la langue française. Nous en trouvons un écho dans la lettre que Max Veydt écrivit à sa sœur, en septembre 1831 : «Je vous l’avoue j’étais indigné depuis 15 ans d’appartenir à la race batave la plus vile et la plus astucieuse qui existe sur le globe. La Providence toujours juste nous rendra à nous-mêmes et malheur à celui qui s’y opposerait. Avec le Roi qu’on nous a donné, on a fait un pacte ; nous ne permettrons jamais qu’on le déchire, toute la haute noblesse est de notre bord, tous portent le fusil, les Ligne, les Merode, le prince de Grimberge, les ducs d’Arenberg, les Robiano, les Chasteleers, tous sont aux corps de Gand »l.

Personne n’oublie que c’est le drapeau français qui avait flotté sur le pignon de l’Hôtel de ville de Bruxelles et que c’était

 

1 Veydt, Max, à Madame Poggioli, sa sœur, résidante à Paris, le 4 septembre 1831.

 

(p.40) la Marseillaise et non le Wilhelmus que le peuple avait chantée en parcourant la ville. Pour les Cinq Puissances, cette révolte est contraire au traité de 1814. Elles craignent surtout que la Belgique ne choisisse le rattachement à la France et que celle-ci ne prenne le territoire jusqu’à Anvers.

 

(p.43) Lieutenant-colonel depuis le 15 octobre, Niellon est envoyé à travers le pays à la poursuite des Hollandais. Il reçoit sous ses ordres la Légion belge de Paris (le Corps de Pontécoulant – Merode) formée de deux bataillons totalisant 900 hommes, auxquels s’ajoutent les Volontaires de Louvain, Diest, Aerschot, Tirlemont qui constituent deux bataillons supplémentaires. Il obtient aussi une artillerie, commandée par Kessels secondé par le lieutenant Cohen, soit deux pièces de 6, un obusier de 15, trois caissons et des chevaux de paysans. Il est finalement à la tête d’une armée de 2.110 combattants. Au cours de sa campagne, il augmente encore ses effectifs de 400 soldats après la reddition de Lierre, et d’officiers dont les capitaines Godard, Coussement et Parys10. Pendant ce temps, les escarmouches entre Belges et Hollandais n’arrêtent pas n.

Le Gouvernement Provisoire et le Congrès reçoivent chaque jour des nouvelles des succès militaires de Niellon et de Mellinet sur l’arrière des troupes hollandaises. À la suite de ces

 

9 II est important de connaître cet état d’esprit de Niellon pour comprendre son comportement par la suite.

10 Niellon, Ch., Histoire des événements militaires…, p. 78.

11 Le comte Frédéric de Merode est tué quelques jours après son arrivée, dans un accrochage entre les volontaires belges et les troupes hollandaises, le 24 octobre 1830 à Berchem. Dans un dernier soupir, il demande que le major de La Gotellerie, ami de la famille, soit reçu dans les rangs de l’année.

 

(p.47) En fait, durant ces deux mois, l’union sacrée pour chas­ser l’occupant explose en autant de partis qui s’opposent pour ravir le pouvoir. Les catholiques se dressent contre les libéraux, les orangistes contre les patriotes, les anarchistes contre ceux qui réclament ordre et sécurité, les révolutionnaires contre les traîtres, les monarchistes contre les républicains, les promoteurs d’un rattachement à la France contre les indépendantistes natio­nalistes, les Volontaires contre l’armée. Tous contre tous. Chaque groupe, chaque groupuscule tente de rassembler l’opinion par des actions d’éclat plus que douteuses et des discours qui rivalisent de démagogie. Dans le désarroi général, chacun tente son propre coup d’État.

 

(p.64) Gendebien, soutenu par le courant francophile «rattachiste», intrigue à Paris en faveur du duc de Nemours comme roi des Belges. Le Congrès opte pour cette candidature malgré l’avis contraire de la France7. Avis déjà exprimé dans un courrier diplomatique suite à la première visite de Gendebien. Le Palais Royal envisage cette possibilité avec «terreur».

 

7 Musée de Mariemont, manuscrit autographe, 2 pages : cette proposition faite au Congrès d’élire le duc de Nemours est signée de plus de cinquante noms, dont Surlet de Chokier (1769-1839), E.C. de Gerlache, J.B. Gendebien, le baron de Woëlmont, de Brouckère, le comte F. de Meeus, Gendebien, père, Félix de Merode, Werner de Merode. Bruxelles. 24 janvier 1831.

 

(p.67) Par son obstination aveugle et ses refus successifs aux pro­positions de la Conférence de Londres, la Belgique a créé les conditions de l’échec à son indépendance. La France n’accepte pas la restauration des Pays-Bas et l’Europe ne consent pas à lui céder la Belgique. Par contre, la France souhaite, à sa frontière nord, un pays ami et si possible, souverain et indépendant, avec lequel elle pourra traiter. La France a en vue la destruction des forteresses dirigées contre elle: «un cercle de fer»13, selon Louis-Philippe. Aux mains des Pays-Bas et de la Sainte Alliance, ces forteresses sont un instrument de guerre dirigé contre elle, tandis qu’aux mains d’un pays ami et pacifique, elles sont sans objet.

 

13 Discours du Roi Louis-Philippe au Conseil des ministres, le matin du 4 août 1831.

 

(p.68) La plupart des Français en résidence à Bruxelles s’offrent à diriger des opérations militaires. Ainsi les corps de Volontaires deviennent une « force politique » armée et appréciée dans les débats en faveur d’une solution «française», soit l’indé­pendance de la Belgique soit le rattachement à la France.

Dans ses Mémoires, Niellon raconte comment, fin janvier, par l’entremise d’Alexandre Gendebien il entre en rapport avec le général Belliard accouru de Paris14. Ce dernier écoute avec inté­rêt les propos de Niellon et il lui demande un rapport que le chef des Volontaires s’empresse de lui rédiger. Il devient ainsi de fait l’agent de renseignement de Belliard.

 

Ce fait confirme bien «l’intelligence» qui relie les corps de Volontaires et les agents de la France. Niellon, Grégoire et consorts ne tiennent aucun compte des mesures du Gouvernement Provi­soire. Ils prennent leurs consignes auprès de certains membres du Congrès particulièrement favorables à la diplomatie française tel un Gendebien par exemple.

 

14 Sur le plan strictement militaire, Niellon était sans doute un bon soldat, ses exploits le prouvent. Il manque cependant de discipline militaire. En ce qui concerne ses positions politiques, il y a de quoi exprimer de sérieux doutes. Il est foncièrement bona­partiste et républicain. Son parcours a de curieuses ressemblances avec celui de Napo­léon sous le Directoire en 1795. Niellon veut aussi défier l’Europe et exporter la guerre révolutionnaire à l’étranger tout comme son aîné. En poussant une pointe jusqu’à Raevels, pour défier deux divisions avec sa maigre brigade contre l’avis de Tiecken, il s’est trouvé enveloppé par l’armée hollandaise. Beaucoup lui ont reproché cette indiscipline sur le champ de bataille. Prétentieux, il n’a pas toujours conscience ni de ses limites ni de son ignorance. Bon rédacteur, il a su exploiter ce talent pour rédiger des faits d’armes à son avantage et donner une image de sauveur de la Belgique.

 

(p.69) Les milieux militaires belges estiment qu’une solution «hol­landaise » est préférable. Elle représenterait pour eux un avantage sur le plan de leur carrière. L’armée a pour consigne de n’obéir qu’au Gouvernement Provisoire et à son commissaire à la Guerre. Sur le plan intérieur, cette position garantit le maintien de l’ordre public. Les milieux modérés recherchent une solution pacifique.

Quant au parti orangiste, il s’empresse de recruter des adhé­sions dans les milieux d’affaires et d’opinion modérée : industriels, banquiers et bourgeoisie aisée. Beaucoup adhèrent à cette posi­tion qui semble, dans l’état des choses, la plus sensée. Même Emmanuel d’Hoogvorst apparaît comme chef de file de cette option. Au sein du gouvernement, Van de Weyer et Merode ne sont pas hostiles à cette solution qui se trouve être celle du moindre mal et du pragmatisme.

Compte tenu des risques d’un conflit armé ou pire, d’une guerre civile, cette solution est largement admise par les Cinq Puissances et semble la plus rationnelle. Déjà en septembre, Charles de Brouckère15 était un partisan de la séparation

 

15 de Brouckère, Charles (1796-1860). Il est né à Bruges dans une famille bour­geoise. La famille suivit le père, gouverneur du Limbourg. Charles de Brouckère, au caractère instable et violent, est capable de volte-face déroutantes. Les électeurs de sa province du Limbourg l’envoient comme leur délégué à la députation permanente aux États Provinciaux et, en 1826, à la seconde Chambre où il siège au côté d’un autre libéral qui ne cessera de le protéger, Surlet de Chokier. Dans le cercle politique belge de cette première époque, il est connu comme intransigeant dans ses convictions fréquemment changeantes. Il a trente-quatre ans au moment où éclate la révolution. En août 1830, il ne participe pas à la révolution ni aux journées de septembre mais se prononce pour la séparation administrative, avec pour vice-roi pour la Belgique le prince d’Orange. À Anvers, il retrouve le prince d’Orange et fait partie de la commission administrative mise en place par ce dernier pour organiser la séparation administrative tout en restant uni à la Hollande. Orangiste convaincu dans un premier temps, il quitte le prince d’Orange pour devenir révolutionnaire et républicain en s’investissant comme membre de la com­mission chargée d’élaborer un projet de constitution. Le 24 janvier 1831, il est au nombre des membres royalistes du Congrès, acquis à la candidature au trône de Belgique du duc de Nemours. Après avoir soutenu la séparation administrative, le voici soutenant la can­didature du prince de Nemours afin de rattacher la Belgique à la France. Il ne croit pas à l’existence d’une Belgique indépendante et souveraine. Le 20 mars, il démissionne et entre en conflit avec Van de Weyer parce que ce dernier souhaite reprendre contact avec la Conférence de Londres. Le 26 mars, il entre dans la nouvelle équipe gouvernementale et adhère au mouvement national francophile et rattachiste. Le 16 mai, il entre en conflit avec Lebeau parce qu’il est contre l’arrivée du prince Léopold et, avec fracas, il donne sa démission qu’il dit irrévocable. Devenu subitement antiroyaliste et républicain convaincu, il combat l’élection de Léopold 1er et vote contre les Dix-Huit Articles. Il manifeste une antipathie envers de Failly et vote contre le budget de l’armée. Fin juillet, il demande une audience au Roi et entre au gouvernement le 3 août suivant. H deviendra ministre de la Guerre de septembre 1831 à 1832. Bourgmestre de Bruxelles, on le retrouve professeur à l’ULB. Il décède en 1860.

 

(p.70) administrative16 avec, pour chef d’État, le prince d’Orange. Le refus de ce dernier de se prononcer clairement à Bruxelles fait «basculer» de Brouckère dans le camp de ceux qui souhaitent le rattachement à la France parce qu’il ne croit pas que la Belgique puisse exister comme État souverain.

Mais après le refus par Louis-Philippe de la couronne de Belgique pour son fils, le prince Frédéric redouble d’effort et envoie des missions de conciliation auprès des militaires belges restés en place. Le colonel comte Dumonceau17, brillant officier au service de Guillaume 1er, « mène plusieurs missions de conciliations auprès des Belges appartenant aux régiments hollandais »18.

Les perspectives de la Belgique sont à l’avantage de Frédéric d’Orange. Les journaux orangistes : Le Courrier Belge, Le Lynx, Le Messager de Gand vont être ses porte-parole. Les milieux favorables à ses visées forment un groupe important d’orangistes. La Belgique se divise en deux grands courants d’opinion oppo­sée : les francophiles désireux d’un rattachement à la France et les orangistes favorables à une restauration hollandaise. Entre les deux, une masse silencieuse souhaitant l’indépendance et la souveraineté. Malheureusement, les intellectuels et une partie de l’aristocratie ne croient pas non plus à la viabilité d’une Belgique indépendante et penchent pour la restauration19.

 

16 Leconte, J.R., Le général Daine a-t-il trahi?, Bruxelles, 1938, p. 46. »La séparation administrative était le principe de base largement admis par le Gouvernement Provisoire. La Régence avait un penchant coupable vers une restauration en faveur du prince d’Orange ». À défaut de mieux et de trouver un souverain, c’était la moins mauvaise solution à ce moment-là.

17 Dumonceau, Jean-François, comte (1790-1884), hussard dans l’armée des Pays-Bas. Il avait épousé Thérèse comtesse d’Aubremé (1797-1861) et habitait à Vilvoorde.

18 Dumonceau, J.Fr., Souvenirs de 1830-1831, p. 18 n° 142. W. Brabant

19 Plusieurs familles de la noblesse belge ont l’un des leurs qui continue à faire carrière dans les armées de Guillaume 1er. Outre le colonel comte Dumonceau, on relève les noms suivants: Posson, Bellefroid, Limburg, d’Ursel, Waha… Honni soit qui mal y pense, c’est le propre des familles dont les racines sont européennes. Même le Régent reçoit, chez lui, des émissaires et ne s’en cache pas. Dumonceau, J.Fr. Souvenirs de 1830-1831.

 

(p.71) Guillaume 1er continue sa pression auprès des plénipotentiaires à Londres. Il le fait tellement bien que le projet de royaume séparé a de sérieuses chances d’aboutir car l’Angleterre lui reste favorable et les autres pays ne s’y opposent que mol­lement. Entre toutes les idées émises au sein de la Conférence de Londres, une seule inquiète : c’est l’idée de partage de la Belgique entre ses puissants voisins.

«Lors de l’avènement du second ministère du Régent, un grand danger existait pour la Belgique. Le mot de partage avait été prononcé dans le sein de la Conférence, et le souvenir de (p.72) l’odieux partage de la Pologne n’y avait fait frémir personne. Aucun document officiel n ‘a jamais établi ce projet de partage, mais au milieu de tous les embarras d’une situation si compliquée, c’est une idée qui se présente si naturellement qu ‘il est impossible de ne pas ajouter foi aux révélations faites sur ce point par des hommes initiés aux secrets des cabinets»20.

 

(p.80) Par une tendance naturelle comme par opposition, les natio­nalistes et les partisans du rattachement à la France se rallient autour de Bresson et de Belliard3. Ceux-ci cherchent un appui auprès des corps francs des Volontaires. L’origine française de ses chefs, la proximité de la France et l’usage d’une langue commune sont des avantages sur l’Angleterre.

 

20 Belliard, Augustin, lieutenant général (1769-1832). À Bruxelles, il achève une carrière assez remplie comme général d’Empire et ministre plénipotentiaire. C’est certainement un homme remarquable avec beaucoup de qualités vu ses états de service. Titré comte et pair de France, il est major général. Ambassadeur à Vienne en 1830, il est envoyé en Belgique en janvier 1831. Il a bien servi son pays et déshonoré la Belgique.

 

(p.86) Au même moment, le Luxembourg se révoltait pour être réuni à la Belgique, alors que la Conférence de Londres avait confirmé son rattachement aux Pays-Bas.

« C’est ainsi que, pour mater la révolution luxembourgeoise, le roi Guillaume 1erpropose d’y envoyer le duc de Saxe-Weimar comme gouverneur, mais aussi pour y organiser la défense.

Au Congrès, Monsieur Gendebien propose de mettre l’armée sur pied de guerre, d’augmenter les effectifs de 12 bataillons de tirailleurs, entraînant un budget de 24 millions de francs. Monsieur de Brouckère, alors ministre des Finances, s’oppose à cette mesure tout en cherchant à amener à lui la population du Luxembourg».

Mais, dit Lebeau : « L’obstacle principal à cette intervention ne se trouve pas du côté de l’armée belge, mais bien du côté des corps Volontaires, qui avaient gardé leurs chefs de la révolution»9.

Cette remarque nous apprend que les corps de Volontaires, dont le chef principal est Niellon, refusaient d’obéir aux injonc­tions du Gouvernement. Ils étaient «indépendants» et entendaient mener leur propre guerre ; l’obéissance était donc conditionnelle. Ils ne répondaient qu’aux injonctions de certains hommes politi­ques présents au Congrès. Il est notoire que Niellon entretenait une relation privilégiée avec Gendebien, chef et fondateur du parti nationaliste Association Patriotique10.

 

9 Lebeau, J., Souvenirs personnels.

10 L’Association Patriotique ou Nationale n’hésitait pas à déclarer la guerre comme on peut le lire dans son manifeste du 23 mars 1831 : «Avec un chef imposé, ou seulement indiqué, par l’étranger, notre indépendance ne serait qu’une chimère, et notre révolution, que du temps et du sang perdus. Soyons Belges, et terminons la révolution comme nous l’avons commencée, par nous-mêmes. Mais avant tout, soyons prêts à la guerre. La guerre, puisqu’il le faut, aux barbares qui occupent encore une partie de notre territoire. La guerre, pour mettre fin à un ordre de choses qui, loin d’offrir les avantages matériels de la paix, froisse, plus que k guerre, les intérêts du commerce, de l’industrie et de l’agriculture. La guerre, pour rejeter le fardeau de la dette hollandaise, pour échap­per au morcellement de notre territoire, et à l’opprobre européen que nous réservent les complices de Guillaume. La guerre, pour couper court aux tentatives de corruption ; il est temps d’opposer le fer à l’or. La guerre, puisqu’il le faut, pour faciliter toutes les solu­tions. » Curieusement cette volonté nationaliste s’est traduite par une volonté politique  » de se rattacher à la France et donc de renoncer à cette indépendance. Cette association dite nationale regroupait surtout les Volontaires de Bruxelles et le milieu francophile.

 

(p.113) Quelle est la politique de la France concernant la révolution belge? D’abord et surtout, elle veut pouvoir jouir de l’accès aux ports d’Anvers et d’Ostende et ce, pour des raisons économiques. Ensuite sur le plan stratégique, elle souhaite le démantèlement des places fortes 9 qui jouxtent sa frontière nord, pour y être bor­dée par un pays allié. Et enfin sur le plan diplomatique, elle veut rompre la Sainte-Alliance entre les pays vainqueurs à Waterloo qui lui sont hostiles et ainsi augmenter son influence européenne10. Il faut donc briser l’état tampon que représentent les Pays-Bas et créer les conditions pour que la Belgique sollicite, sous la contrainte d’une agression hollandaise, la protection de la France. Voilà ce que l’ambassadeur Belliard prépare secrètement.

 

9 Philippeville, Dinant, Namur, Huy, Liège, Ypres, etc.

10 de Waresquiel, E., Talleyrand, p. 569: «La révolution de Bruxelles est l’occasion rêvée d’une nouvelle croisade en faveur des peuples opprimés par la Sainte-Alliance des rois. La reconquête des anciens départements français de Belgique est à la portée des fusils de la révolution de Juillet […].

 

(p.115) L’affaire de la citadelle d’Anvers est l’occasion, pour le général Belliard, de créer une «brèche» dans le dispositif belge, laissant littéralement la ville d’Anvers à la merci des canons hollandais. Cette manœuvre serait facilitée par l’aveuglement du Congrès qui renâcle à doter la Belgique d’une puissance militaire crédible pouvant appuyer ses revendications d’indépendance et de souveraineté. Trop de membres du Congrès et du Gouvernement11 souhaiteraient un ancrage de la Belgique à la France. Les consta­tations suivantes n’en sont-elles pas des preuves ?

En février 1831, le Congrès avait voté en faveur du duc de Nemours, choix de Gendebien, comme futur roi des Belges. Il renonçait ainsi de fait à la souveraineté du pays. Maintenant, en mai 1831, le Congrès accepte l’intervention d’un diplomate français, le général Belliard, sans qu’un seul membre du Congrès ‘ ou du Gouvernement n’intervienne. Le Gouvernement ou le Con­grès renonce ainsi à son indépendance politique. Et surtout, en tergiversant sur l’organisation de sa force armée, les dirigeants renoncent à doter le pays d’une puissance nécessaire.

Il n’y a plus que deux tendances qui dominent les débats du Congrès. Les partisans de la restauration – les orangistes – et ceux qui sont en faveur d’un rattachement à la France – les rattachistes majoritairement francophiles. Il reste cependant des hommes intègres qui tentent par tous les moyens de trouver des solutions «belgo-belges» sans aide extérieure12.

Les agents anglais ont renoncé à soutenir le parti orangiste et les esprits sont si bien travaillés par les agents français que la tendance politique dominante s’oriente en faveur de la France. Cette politique sera poursuivie longtemps par la Belgique. La conclusion de ce projet débouchera sur l’entrée triomphante des troupes françaises en libérateurs à Bruxelles le 13 août 1831.

Dans   leur  logique, les tenants de l’ancrage français combattent le choix du prince Léopold au trône de Belgique, choix proposé par Van de Weyer et Lebeau. Ils refusent toujours de

 

11 Le Gouvernement ne comportait que cinq ministères et ne faisait pas le poids contre les 196 membres du Congrès.

12 Ce sont Van de Weyer, Lebeau, l’abbé de Foer, Merode, Failly, etc.

 

(p.116) signer les Protocoles dit des XVIII Articles et de traiter avec la Conférence de Londres.

Dans un courrier du 13 mai 1831, le roi Louis-Philippe exprime son inquiétude : « Ce qui m’afflige, c’est l’état de la Belgique où je vois arriver du grabuge. Je persiste dans mes regrets qu’il n’y ait pas encore de Prince choisi. Mais à présent, il faut attendre ce qui se fera à Londres et ce qui se passera à Bruxelles »13.

Le seul pays voisin capable de fournir l’aide armée nécessaire est la France. Depuis plusieurs mois, des troupes françaises sont massées aux frontières sud du pays, prêtes à intervenir. Personne ne peut l’ignorer et encore moins les partisans du rattachement à la France. Il est donc indispensable, dans la logique «rattachiste » que la Belgique ne puisse s’en sortir par ses seules forces. Il devient clair que le maintien en état d’infériorité des forces armées belges est un dessein politique qui faciliterait l’intervention souhaitée.

Si le général Belliard avait été honnête, il aurait soutenu la contre-offensive belge et obligé le général Chassé à évacuer la Lunette Saint-Laurent, voire plus. Mais il a préféré laisser un avantage militaire à l’armée hollandaise.

Si l’on avait laissé faire le général de Failly, la citadelle lui tombait dans les mains et la Campagne des Dix Jours aurait eu une autre dimension, car il ne fallait plus laisser de troupes en face de cette citadelle.

«Par la lecture de toutes ces pièces, on pourra aisément découvrir le secret de la diplomatie. La Belgique était alors sous la tutelle de la Conférence, et les deux puissances rivales, voulant éviter à tout prix une complication qui aurait pu ajouter des difficultés nouvelles à la solution d’un arrangement définitif et compromettre leurs intérêts opposés, préférèrent jeter le blâme sur la conduite de l’autorité militaire supérieure d’Anvers et peser sur le gouvernement belge.

Le général Belliard comprenait que mon père aurait toujours été un obstacle à la politique de la France, et l’incident d’Anvers ne fut pas étranger aux intrigues qui éloignèrent le général de Failly de la personne du roi lors de la reprise des hostilités, au mois d’août. »

 

(p.115) (rem.)

Belliard, son expérience et son âge eurent certainement une influence auprès de Niellon, de Brouckère, Gendebien et d’autres dans le milieu politique belge.

 

13 Collection privée Van der Elst.

 

(p.127) «Le mardi 4 juin, après un long débat de plusieurs jours, le scrutin fut ouvert, et le prince Léopold de Saxe-Cobourg fut élu roi des Belges par 152 membres contre 44. C’était un premier pas défait, mais rien n’était terminé11. Déjà des troubles éclataient de toutes parts et ces troubles nécessitaient la dissémination de l’armée dans les villes.

L’Association Patriotique, organisée sur de larges bases, ne restait pas en arrière. Par son énergie, elle avait contribué à sauver le pays d’une restauration mais, comme adversaire de la diplomatie, elle était aussi ennemie du Ministère. Ce qu’elle demandait, c’était la guerre, la guerre dans laquelle elle comptait bien que la France serait entraînée, sans songer que la guerre aurait entraîné l’anéantissement de la Belgique, de quelque côté que la victoire se fût fixée.

À la suite de l’élection du prince Léopold, l’Association Patriotique12 tint de nombreuses réunions et fit, à la politique du Gouvernement, une opposition vigoureuse qui paralysa l’action du pouvoir jusque dans les plus simples mesures d’administration.

Pour se faire une idée de la préoccupation dans laquelle l’élection du Prince mit les esprits jusqu’à la fameuse discussion sur les XVIII Articles ouverte le 1er juillet, il faut lire les journaux du temps, et notamment l’Émancipation des 6,16, 21 et 27juin,

 

11 Les 44 voix contre représentent donc 22% d’opposants. Les bulletins de vote sont conservés à la bibliothèque de la Chambre. On relève parmi les votes hostiles les noms de Defacq, Jottrand, Rodenbach, de Haerne, Ch. de Brouckère, Al. Gendebien et Forgeur. Charles de Brouckère précise son choix en disant: «tenant son élection immédiate pour contraire aux intérêts de la Belgique ».

12 Nous avons vu que les cadres hollandais occupaient la majorité des fonctions dans l’administration. Ces cadres ont été assez vite remplacés par du personnel belge. L’Association Nationale avait comme président Van Meenen, ex-ministre, comme vice-président lîelemans et comme secrétaire A. Gendebien, ex-ministre de la Justice. Elle avait aussi comme membres des personnalités les plus en vue comme de Brouckère, Chazal, Rogier, Ducpétiaux ainsi que Niellon. Ces personnes ont aussi participé à l’embauche du personnel de l’administration dans les divers rouages des ministères, comme de Brouckère, ministre depuis les premiers jours du Gouvernement Provisoire, l’a fait. En sorte que tout ce personnel leur était dévoué et répondait aux mots d’ordre. « Un état dans l’état», écrit de Failly.

 

(p.128) Le Prince s’était exprimé d’une manière plus formelle encore dans une lettre au Régent, qui fut rendue publique. Il lui donnait le véritable sens de son acceptation:

«Aussitôt que le Congrès aura adopté les Articles que la Conférence de Londres lui propose, je considérerai les difficultés comme levées pour moi, et je pourrai me rendre immédiatement en Belgique16.

La discussion desXVIIIArticles, communiqués au Congrès le 28 juin, futjbcée au 1er juillet. Voici le tableau que fait Ch. White de la situation du pays à ce moment11: À cette époque on redou­blait d’efforts, à l’intérieur étal ‘extérieur, pour jeter de la défiance dans le ministère et exciter les préjugés populaires contre les Pré­liminaires. On déclarait qu ‘ils n ‘étaient que le résumé des proto­coles détestés, déguisés avec art. La presse fulminait les plus vio­lents articles contre eux. L’opposition et l’Association Patriotique

 

13 Le Courrier Belge, Le Courrier de Gand, Méphistophélès sont, parmi d’autres, des publications orangistes.

14 Résidence du prince Léopold.

15 de Failly, A., Mémoire Explicatif, p. 48.

16 Mémoire Explicatif, p. 49.

17 White, Ch., Histoire de la Révolution belge, t. III, p. 55 et s. Cité dans le Mémoire Explicatif.

 

(p.129) ne mettaient pas de bornes à l’expression de leur mécontentement. Trente-neuf députés, faisant partie de l’opposition extrême et la plus active, rédigèrent une protestation violente au Congrès, dont les tribunes étaient constamment remplies d’individus renou­velant par leurs vociférations et leurs clameurs le tableau des scènes les plus effrayantes de la Convention. Des placards étaient distribués, des menaces anonymes étaient adressées à ceux qui soutenaient les propositions, les murs étaient couverts d’appels incendiaires, les ministres étaient assaillis de grossières diatribes, et plus d’une fois ils furent l’objet d’insultes personnelles de la part des émissaires de la propagande ou d’autres, dont la mission était d’exciter l’anarchie. L’irrésolution et le désordre régnaient dans la Chambre, la défiance et l’émeute au dehors. Des complots et des conspirations s’organisaient activement. Les orangistes et les républicains livraient un dernier combat à mort.

Que les vœux secrets de la majorité aient été pour l’accepta­tion des Préliminaires, cela n’était pas douteux. Mais telle était la crainte des haines populaires, telle était leur timidité que, lorsque l’heure de la discussion arriva, la plupart étaient disposés à abandonner leur tâche, et pendant quelque temps, aucun n’eut le courage suffisant pour s’opposer à ces préliminaires odieux.

À la fin, Monsieur Van Snick, de Mons, se leva et s’écria hardiment: « On a demandé quel serait parmi les députés celui qui oserait assumer la responsabilité morale de proposer l’adoption des XVIII Articles. Messieurs, je serai ce député, et je le suis parce que je crois faire une bonne action18.  » (…) »

 

18 White, Ch., La Révolution belge de 1830, t. III, pp. 113-114.

 

(p.144) Il est donc injuste de s’en prendre au général de Failly ou aux autres ministres de la Guerre du Gouvernement Provisoire. Les budgets nécessaires n’existaient pas et la demande du 2 juin avait été boycottée et refusée par le Congrès. Comment, dans de telles conditions, les divers gouvernements auraient-ils pu mener une politique de restructuration de l’armée? Agir avec tant d’impré­voyance, c’était empêcher que le pays puisse se doter d’une force armée capable de «résister» à une agression et laisser la popula­tion sans défense face aux exactions de troupes étrangères.

Il devient de plus en plus clair que l’opposition du Congrès a participé à la débâcle qui surviendra treize jours plus tard. En effet, revenons aux discussions violentes et orageuses, citées par tous les témoins7, à propos de l’élection du prince Léopold et l’adoption des Dix-Huit Articles acceptées le 9 juin. Un échec cui­sant pour l’opposition républicaine et francophile. La réaction est à l’échelle de la déception. Le groupe des opposants très actif au sein du Congrès et dans la presse va tout tenter pour saboter l’ap­plication des protocoles et l’arrivée du futur souverain. Il va semer la confusion, le désordre dans le pays afin de décourager le Roi et le faire renoncer à son engagement. Tout sera mis en œuvre pour y

 

7 Nothomb, Lebeau, White.

 

(p.145) parvenir. Proclamer une guerre pour le 30 juin et refuser un budget pour l’armée, par exemple, sont les plus sûrs moyens de fragiliser le nouveau chef d’État. La majorité, favorable au Souverain et aux protocoles, a littéralement démissionné face à l’agressivité de l’opposition conduite par de Brouckère, Gendebien et les membres de l’Association Nationale et Patriotique.

« Pourquoi ces projets belliqueux ont-ils fait place à des sen­timents tout pacifiques ? Le ministre de la Guerre, dit encore le baron Victor de Failly, ne partageait pas cette illusion, puisqu’il recommandait une forte organisation militaire. Mais la majorité du Congrès, moins prévoyante, éblouie par l’annonce d’une paix mal assurée encore, servait, sans s’en douter, les projets [secrets] des factieux. Ceux-là, par système et par calcul, s’opposaient à toutes les mesures prises dans l’intérêt de l’ordre, et servaient, de ce fait, la politique française».

Dans tout cet épisode, il y a d’abord un conflit d’autorité entre le Congrès et le Gouvernement Provisoire. Il apparaît de plus en plus que des membres du Congrès détenaient des informations. Ces dernières intentionnellement non communiquées aux ministères. Ces instructions étaient distillées par les agents de la France qui entretenaient des relations privilégiées avec certains membres du Congrès. Il serait intéressant d’étudier le rôle de Belliard et de relever ses relations et ses fréquentations au sein du Congrès.

Belliard détenait avec certitude des informations en prove­nance de la Conférence de Londres et de Paris. Celles-ci auraient donné toute assurance qu’en cas d’attaque hollandaise ou des Puissances du Nord, le gouvernement français aurait garanti l’intervention de ses forces massées aux frontières sud du pays. Pour la France, l’entrée en Belgique d’un seul soldat hollandais ou prussien aurait été considérée comme une déclaration de guerre. Le souhait secret de la France n’était-il pas que cette faute soit commise ? Et le général Belliard n’avait-il pas été chargé d’organi­ser des conditions favorables à ce plan ?

La Belgique quant à elle devait s’abstenir d’avoir une année suffisamment puissante. Ainsi mise d’office en position (p.146) d’infériorité, elle aurait été obligée de faire appel, par la voie offi­cielle, à un secours des armées françaises. Une belle revanche sur la débâcle de 1815.

Ce «contrat» diplomatique semble de plus en plus évident lorsqu’on étudie les comportements politiques, les déclarations et les volte-face. Lorsque de Brouckère décide de ne plus participer aux débats, on le retrouve à la tribune du Congrès. Au lendemain de chaque démission «irrévocable», il reparaît, à l’image de ces polichinelles des théâtres de marionnettes. Le Congrès lui-même, après avoir signé la paix, proclame la guerre à la Hollande pour le 30 juin et, quelques jours plus tard, chose curieuse, abandonne ce projet guerrier. Comment expliquer tous ces changements d’attitude?

Géopolitiquement parlant, un pays émergeant ne peut consti­tuer une puissance par rapport à ses voisins. Si ceux-ci consentent à sa souveraineté, ils n’acceptent pas sa force. Cette idée de main­tenir la Belgique en état d’infériorité trouve peut-être son origine à Londres. Si le nouvel État belge doit son indépendance et sa sou­veraineté à la diplomatie de Talleyrand8, c’est encore ce dernier qui refuse une Belgique trop puissante ou trop « conquérante » au nord de la France. Là se trouve peut-être la clé d’étranges comportements belges, initiés et soutenus par les représentants français sur notre territoire.

Plusieurs auteurs ont reproché au général de Failly de ne point s’entendre avec Charles de Brouckère. Il est totalement erroné et simpliste de limiter la dissension entre le Congrès et le Gouvernement à un problème de relations personnelles. Y avait-il une animosité de la part du général de Failly envers de Brouc­kère? Non. Y avait-il une animosité de ce dernier à l’égard du Gouvernement et du ministère de la Guerre ? 9 Oui ! (…)

 

8 La Belgique doit une reconnaissance à Talleyrand. Sans l’intervention de ce grand diplomate, jamais la Belgique n’aurait acquis son indépendance.

9 Charles de Brouckère éprouvait envers le général de Failly une véritable antipathie, considérant ce dernier comme peu crédible.

 

(p.187) avec l’élection du prince léopold comme roi des Belges par le Congrès, la révolution s’achève et le pays commence une nou­velle tranche de son Histoire. Il s’agit d’une victoire de la raison sur les discordes des partis.

Il ne faut pas croire que ceux qui s’y étaient opposés avec tant de violence aient accepté de gaieté de cœur leur défaite et se soient associés à la joie générale. En fait l’opposition, avec à sa tête Charles de Brouckère, les Gendebien, les francophiles, les répu­blicains, les anarchistes, les orangistes, les fauteurs de guerre, change de tactique devant l’arrivée prochaine et inéluctable du Roi. Dorénavant tout sera mis en œuvre pour déstabiliser celui-ci, l’isoler, l’entraîner à commettre des erreurs et lui attribuer des échecs politiques. Leur but est de faire tomber le nouveau Roi, de le faire renoncer à son engagement. Ainsi pourront-ils renégocier les Dix-Huit Articles, déclarer la guerre à l’Europe, opérer le ratta­chement de la Belgique à la France.

 

(p.209) Un événement important a dû se produire qui impose un rema­niement complet du plan de bataille adopté en juin, au ministère. Ce changement de stratégie fait suite aux négociations, deux jours durant, entre Belliard et Chassé à la citadelle. Ces discussions portaient sur la « non-intervention » de la garnison hollandaise et la neutralité de la ville d’Anvers placée sous la protection de la France. Le gouverneur est ainsi rendu responsable du moindre acte d’hostilité envers la ville.

La citadelle d’Anvers est paralysée par ce nouvel accord. Le général Belliard, fort de son succès diplomatique, en informe le Roi. Sur ces entrefaites, le premier ordre de jonction venait de partir pour le général Daine, à la demande du Roi, imposant la manœuvre stratégique arrêtée depuis juin. Entre-temps, un cour­rier du général Daine adressé au ministre de la Guerre ad intérim annonce l’arrivée, dans son secteur et en direction de Maestricht, d’une très forte colonne hollandaise.

Belliard pense que le plan de jonction par l’avancée vers la gau­che du corps d’armée de Daine, déjà ordonnée par le Roi, devient inutile. Il se base primo sur la neutralité d’Anvers et secundo fort probablement sur des informations distillées dans ses discussions avec le général Chassé, dont on ne sait rien. (…)

 

39 de Failly, V, Réponse au général Eenens, p. 54.

 

(p.211) «Je crois toujours», cela confirme que Belliard maintient une position contraire à celle du Roi et du Conseil, malgré leurs entretiens. Il est de plus en plus probable que cette conviction lui a été communiquée lors des négociations qu’il eut avec le général Chassé. Car le général Belliard revient avec un accord sur la neu­tralité de la ville, mais aussi avec des «informations» intention­nellement fausses sur les mouvements hollandais. Informations destinées, selon toute évidence, à tromper le commandement de l’armée belge et le Roi. Belliard est tombé dans un piège classique qu’il n’avouera jamais. La preuve de cette tromperie de Chassé envers Belliard se trouve dans la rédaction même de ce message où il est fait mention, pour la première fois, des généraux Meyer et Cortheiligers qui effectivement marchaient en direction de Hasselt et donc de Maestricht. Qui pouvait donner une telle information à Belliard sinon Chassé lui-même ?

Belliard entraîne-t-il le Roi dans le piège tendu par les Hollan­dais ? Pousse-t-il à l’erreur le général de Failly ? Quel rôle joue-t-il ? Quoi qu’il en soit, la réaction de colère de Tiecken, la surprise du major-général, la confusion de Daine ont certainement des consé­quences au Q.G. royal.

Le plénipotentiaire français souhaite-t-il prendre en main la direction de cette campagne? Considérant les autorités belges incapables et ignorantes des véritables intentions hollandaises, il écrit dans le même courrier que les Hollandais se retirent, et prétend avoir dicté au Roi les mesures à prendre ! «J’ai prié encore le Roi aujourd’hui d’exiger des reconnaissances dans toutes les directions, d’envoyer de tous les côtés des officiers d’état-major, d’en faire prendre et d’avoir des habitants du pays qui se tiennent au courant de tout ce qu’il y a d’important à faire connaître »40.

Le 5 août un ordre du jour interdit l’accès du Q.G. royal à « tout officier de quelque grade qu’il soit revêtu». Une manière élégante de bouter le général Belliard hors du quartier général et d’éviter son ingérence dans les affaires belges41.

 

40 Martinet, A., Léopold 1er et l’intervention française en 1831, pp. 161-162. Courrier de Belliard au maréchal Soult, le 6 août.

41 Archives du Musée Royal de l’Armée. Inventaire n° 3, boîte II, n° 8.

 

(p.272) Nonobstant les courriers successifs6 du Roi, le général Belliard ne crut pas devoir arrêter le mouvement des troupes françaises comme le Roi le lui demandait; en effet l’avant-garde franchit la frontière dès le 10 août. C’est la volonté de la France qui l’emporte sur celle du Roi. Déjà le 9 août, à Maubeuge, le maré­chal Gérard haranguait ses troupes : « L’Armée est appelée à proté­ger l’indépendance du peuple que la France place à la tête de ses amis »7. Ceci prouve que la détermination de la France à intervenir était déjà fixée avant le premier courrier du Roi.

 

6 II faut bien se rendre compte que l’unique moyen de communication se faisait par courrier à cheval. Le Roi ne disposait ni de GSM, ni de radio, ni d’intemet.

7 Archives Générales du Royaume, Fonds de Stassart.

 

(p.273)  «Le 11 au soir, de Brouckère, ministre de l’Intérieur, devenu aide de camp du Roi, arriva avec des pleins pouvoirs. Le général Daine devait exécuter les ordres que l’envoyé du Roi lui donnerait et régler tous ses mouvements d’après des instructions verbales que ce dernier avait reçues et qu ‘il était chargé de communiquer.

Une dépêche reçue dans le courant de la même journée du 11 faisait connaître que, le Roi se portant sur Ttrlemont, il aurait fallu se mettre en route immédiatement pour occuper l’ennemi d’un côté, tandis que le Roi l’aurait attaqué de l’autre10. En agis­sant ainsi, non seulement on aurait jeté la perturbation dans les dispositions de l’ennemi, déjà affaibli par les garnisons qu ‘il avait laissées sur sa ligne d’opération et par l’envoi d’une division sur Tervueren et Bruxelles, mais encore on aurait divisé ses forces, et facilité ainsi le succès de l’entreprise. Une éclatante revanche était offerte et l’humiliation d’une intervention étrangère pouvait être épargnée à la Belgique, explique le général de Failly.

Quelque sage que parût ce plan, Monsieur de Brouckère, se retranchant derrière les « instructions verbales » qu ‘il avait reçues, fit rester l’armée inactive à Liège jusqu’à la défaite de l’armée de l’Escaut et l’intervention française. La manœuvre est limpide, Charles de Brouckère, en retenant l’armée de la Meuse, laissait le passage libre pour une rencontre entre la Hollande et la France. Ce faisant, il humiliait l’armée belge et son chef [le Roi] ».

 

Or, il apparaît que de Brouckère ne pouvait ignorer la situa­tion délicate du Roi. Lorsqu’on reprend la lecture du courrier du Roi, il n’est pas croyable qu’il ait ordonné de laisser l’armée de la Meuse inactive à Liège. Il s’agit d’une manœuvre (personnelle) de Charles de Brouckère pour exposer le Roi. Un courrier, lui adressé

 

9 Hymans, L., Histoire Populaire du règne de Léopold 1er, Bruxelles 1865, pp. 93-95.

10 Cette disposition correspond au plan royal exprimé dans la lettre à Belliard.

 

(p.274) par un ami non identifié, donne des renseignements précieux sur la situation : « On se bat à Louvain depuis cinq heures du matin et chaudement; les Hollandais sont arrivés jusqu’à Tervueren et je ne vois pas qu’ici on eût les moyens de les repousser si surtout le combat de Louvain ne tourne pas à notre avantage. Le général Belliard nous a annoncé cette nuit, à deux heures, qu’une dépêche venue de La Haye faisait connaître que le Roi Guillaume n’avait jamais entendu se mettre en hostilités avec la France et qu’il transmettait l’ordre à ses troupes de se retirer de tous les lieux où paraîtraient les soldats français»11. Ceci démontre aussi combien Belliard était au courant de toutes ces démonstrations de forces militaires. Son objectif était de convenir aux manœuvres diploma­tiques de la France dont la Belgique était la clé.

(…)

«Encore une fois c’est à la diplomatie, si puissante de nos jours, que la Belgique est redevable de n ‘avoir pu prendre la revanche sur l’ennemi. Le doigt de la diplomatie, veut-on le voir? Qu’on lise un discours prononcé par Monsieur Lebeau le 18 mars 1839, lors de la discussion sur le traité de paix et qu ‘on y remarque cette phrase: « Les événements de 1831 ont fait chan­ger les XVIII Articles, car la cause du Limbourg a été perdue dans les plaines de Louvain. « Etplus loin: « Croyez-vous que la France n’a pas applaudi aux événements de 1831, qui ont fait changer les XVIIIArticles en XXIVarticles ? » Les XVIII Articles

 

(p.275) En ouvrant la session de la Chambre des députés à Paris, le 24 juillet 1831, le roi Louis-Philippe déclarait avec bonheur que la Belgique ne ferait pas partie de la confédération germanique14.

«C’est le 13 août seulement que M. Ch. de Brouckère fit mettre l’armée de la Meuse en mouvement et il lui fit traverser la Hesbaye. Arrivée à Lumay, elle put voir l’armée ennemie concen­trée à Tirlemont opérant la retraite.

Qu ‘on ne blâme pas la France de son intervention, et que l’on reconnaisse qu ‘elle a rendu un grand service à l’humanité en empêchant des combats sanglants dans les plaines de Louvain, nous le voulons bien, dit le général de Failly. Mais pourquoi avoir cherché à humilier notre nationalité en qualifiant nos offi­ciers d’incapacité, et en tournant en ridicule la Garde Civique, tandis que ces braves et courageux citoyens, la plupart étrangers aux mœurs de la guerre, s’étaient portés avec tant de dévouement au secours de la patrie?

fl entrait probablement dans les combinaisons de la diplo­matie que la Belgique n ‘usât pas des dernières ressources qui lui restaient, et ces ressources étaient puissantes encore».

 

(p.280) Charles de Brouckère, pour des raisons personnelles, ne vouait aucune sympathie au général de Failly. Ce n’est qu’avec cette grille de lecture qu’il est possible de décrypter les comportements étranges de ce personnage6. De là tous les moyens développés pour infliger au général de Failly un affront en refusant le budget demandé. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 3 août, c’est lui qui transmit à la presse, avec des commentaires diffamants, la nomination d’Amédée de Failly au grade de major-général et chef

 

6 C’est également pour des raisons de relations personnelles que de Brouckère est entré en conflit avec Van de Weyer en mars disant: «Je ne pouvais pas rester au cabinet avec le préopinant». Voir chap. VII, p. 89. Il en fut de même, en mai, avec Lebeau qu’il menace du poing.

 

(p.281) d’état-major de l’armée. C’est encore lui qui rédigea des arrêtés et des courriers ambigus par les termes employés pour en réduire la portée et le contenu. C’est toujours lui qui conseilla au Roi de ne pas accorder les pouvoirs nécessaires à la mission du général de Failly auprès de Daine afin de créer les conditions de l’échec de la Campagne des Dix Jours. Ce sont de Brouckère et Belliard qui exagérèrent la débâcle de l’armée de la Meuse. C’est de Brouckère aussi qui immobilisa l’armée de la Meuse à Liège. C’est lui qui, avec Mellon, attisa la vindicte populaire. Alors qu’il était arrivé au faîte de son pouvoir au ministère, il en abusa par ressentiment personnel envers les uns et les autres et pour régler ses comptes. C’est par aversion irraisonnée qu’il tenta de transformer la démis­sion du major-général en dégradation et, pour verrouiller cette déci­sion inique, il le fit par voie d’arrêté. Par la suite, c’est lui encore qui laissa lettres mortes les courriers d’Amédée de Failly, retiré de la vie active. C’est toujours lui qui, avec d’autres, dénigra l’action du général de Failly auprès de Huybrecht.

 

(p.283) Ce mot d’ordre ne concernait que les militaires et non les volontaires, encore moins les étrangers. Les Mémoires de Belliard recueillis par Vinet sont la première publication qui sortit de presse à Paris en 1842. Premier document concernant la Révolu­tion et la Campagne des Dix Jours, il eut un impact certain et une grande influence sur toutes les publications postérieures. Il fut donc la référence de beaucoup d’auteurs. Mais, se demande Victor de Failly, quel intérêt Belliard a-t-il eu à entretenir les rumeurs malveillantes ?

« On se demande en vain pour quel motif et dans quel but le ministre de France reprend ainsi et après coup, pour les relater dans ses Mémoires, des rumeurs dont l’origine était restée incon­nue. Je réponds que le général Belliard avait tout intérêt, même après les événements du mois d’août, à faire accréditer ces rumeurs et il pensait bien que, relatées par lui-même, elles n’auraient pas manqué d’être accueillies comme exposant la situation de l’armée belge sous son véritable jour. Il avait un double but: cacher le jeu  de son gouvernement à l’Europe d’abord, et démontrer ensuite à la Belgique que l’impossibilité dans laquelle elle se trouvait de repousser l’invasion avait été seule la cause de l’intervention de l’armée française. Il éloignait tout soupçon d’intrigues de sa part et se mettait à l’abri de toute accusation de connivence.

Le général Belliard présente aussi l’armée de la Meuse arri­vant à Liège dans la plus complète déroute. Or l’avant-garde de cette armée, avec la cavalerie et l’artillerie presque ‘au complet, fit dans le plus grand ordre sa retraite sur Liège et y arrivera le 9 août, à une heure du matin; le lendemain, 10 août, toutes les dispositions avaient été prises pour mettre l’armée en campagne à l’effectif de 12.000 hommes.

(p.283) L’auteur des Conspirations Militaires de 1831 [Eenens] vient encore à mon aide lorsqu ‘il dit: un fait curieux que nous croyons devoir mentionner, c’est que le général Belliard demanda au commandant déplace un rapport sur l’affaire de Louvain et que lui-même lui dicta ce rapport. Nous lisons, en effet, dans une lettre adressée par ce général à son premier secrétaire, M. A. Sol: « Envoyez le rapport au ministre, je l’ai signé. Le commandant de place a signé; je le lui ai dicté comme rapport qu’il me faisait; vous n ‘en parlerez pas 8. « 

Pourquoi, dit M. Eenens 9, le général se donnait-il la peine de dicter lui-même ce rapport qui ne le concernait pas ? C’était sans doute afin d’avoir une rédaction dans le sens le plus conve­nable à la politique de son gouvernement, qui avait tout intérêt à faire croire que la Belgique, trop faible pour résister seule à la Hollande, ne pouvait se passer de la tutelle de la France ».

 

Favoriser l’intervention de l’armée française faisait partie des projets de Belliard depuis son arrivée en février 1831 sur le terri­toire belge. Pour le comprendre, il faut remonter à la rencontre du 23 mars 1831 entre Gendebien, Belliard et Niellon. Ce dernier avait reçu des instructions précises de Belliard : « Si la colonne hollan­daise n’a pas encore franchi le territoire belge, ne prenez surtout pas l’initiative de l’attaquer. Ce n’est que lorsqu’elle aura passé la frontière que votre mission sera de la harceler pour retarder sa marche […]. Il est essentiel que l’armée française qui viendra vous secourir trouve un moyen dont elle puisse constater l’existence. Dès qu’une troupe hollandaise quelconque aura franchi la frontière belge, vous m’en donnerez avis »10.

La Conférence de Londres n’ignorait pas les intrigues qu’en­tretenait Belliard dans le petit monde politique et francophile de Bruxelles ; c’est pourquoi, fin mai, elle pria Ponsonby et Belliard de quitter la Belgique, sans délai. Trois semaines plus tard Belliard

 

8 Ceci autorise à se défier des informations que fournit Belliard dans son ouvrage et à le classer également parmi ceux qui manipulèrent l’information.

9 Eenens, Conspirations militaires, t. II, p. 221.

10 Niellon, Ch., Histoire des événements militaires…

 

(p.284) revint. Il est de plus en plus clair que, pour la diplomatie française, il était indispensable que les troupes hollandaises franchissent nos frontières donnant ainsi prétexte à une intervention de la France. Elle finit par y arriver grâce aux manœuvres conjointes de Charles de Brouckere et des membres de l’Association Nationale.

Les attaques à rencontre du général de Failly ont été une opportunité pour la diplomatie. Par la suite, ce climat diffamatoire a été intentionnellement entretenu pour détourner l’attention du public et occulter les errements, les défections, les comportements étranges de certains responsables politiques. Un écran derrière lequel pouvaient s’abriter et agir les vrais comploteurs n qui ten­tèrent de brader notre nationalité et l’honneur de la Belgique. En attribuant les causes de la défaite aux carences de l’armée et à son organisation défaillante, la presse, les romanciers historiographes et les mémorialistes détournèrent les esprits des véritables causes de cette défaite et justifièrent les errements politiques. Une guerre trouve souvent son origine dans la faiblesse de la diplomatie et de la politique et ce sont les militaires qui sont chargés de changer le cours des choses afin de restaurer la diplomatie. La guerre est, dans bien des cas, un prétexte. La diplomatie se pare de la victoire tandis que les armées sont accablées de toutes les erreurs.

Le général Belliard avait trouvé dans notre pays des partisans de sa politique. Il ne serait pas étonnant qu’Alexandre Gendebien lui ait donné tous les moyens pour ce faire lorsqu’il intriguait, à Paris, en faveur du choix d’un prince français et qu’à Bruxelles, il insistait pour faire élire le duc de Nemours par le Congrès. Belliard, profitant de ce courant en faveur de son pays, entretint des rela­tions avec Niellon12, de Brouckere, Gendebien, Chazal, Rogier et autres, favorables à un rattachement de la Belgique à la France. Ainsi noyautée, l’Association Nationale agissait en fonction des mots d’ordre qui lui étaient transmis.

 

11 Ceux-ci se retrouvent dans le groupe de l’Association Nationale et des franco­philes qui la fréquentaient.

12 Niellon représentait la force armée de l’Association Nationale dont il était membre. Il était aussi très populaire. Ancien régisseur de théâtre, ancien journaliste à la plume leste, il bénéficiait de l’attention sympathique de la presse. Il était puissamment soutenu par de Brouckère, Gendebien, Chazal et Rogier. Voir Mergnac, M.O. Charles Niellon…

 

(p.285) Lorsque la candidature du prince Léopold est présentée au Congrès par Van de Weyer et Lebeau, à la suite de plusieurs visites à Marlborough House14 chez le Prince, de Brouckère s’y oppose avec violence. Il s’y oppose parce que le prince Léopold est un ancien général prussien et que la presse orangiste le présente comme un aventurier anglo-saxon. Pour lui, si le prince Léopold est anglais comme le décrit la presse, il est certain qu’il suivra la ligne diplomatique anglaise et obéira aux protocoles de Londres. Ce point de vue est également défendu par certains milieux en France. Le souvenir de la politique anglaise en faveur d’une res­tauration des Pays-Bas reste vivace15. L’Association Nationale ainsi que de Brouckère craignent aussi un arrangement avec Guillaume d’Orange, comme le demande la Conférence de Londres. Pareillement à ses amis, il voit cette éventualité avec terreur. Voilà pourquoi tous les « pro » français deviennent des opposants au Roi Léopold 1er. Curieusement les orangistes se joignent aux franco­philes mais avec des objectifs diamétralement opposés. Quant au général de Failly, il est manifestement en faveur d’une monarchie et par conséquent de l’acceptation des Dix-Huit Articles, si c’est

 

14 D s’agit de la visite effectuée le 22 avril par le comte Félix de Merode, H. Vilain i, l’abbé de Foer et Henri de Brouckère. Ils sont rejoints à Londres le 10 mai par

Devaux, ministre d’État. Le 20 mai, cette commission rend compte au Congrès et, le 25 mai, la candidature du Prince est déposée sur le bureau du Congrès et signée par 87 membres sur 196. Mémoire Explicatif, pp. 46-47.

15 Sur cette question, le duc de Wellington reste fort sensible et son avis pèse dans les débats. Même s’il n’est plus à la tête des Affaires Étrangères à Londres, il est toujours consulté.

 

(p.286) là le prix de la paix à l’intérieur du pays, de la paix à l’extérieur, de notre indépendance et de notre souveraineté. Autant de raisons pour le menacer, même de mort et l’accabler de toutes les injures à la moindre occasion.

La Campagne des Dix Jours fut une opportunité pour les tenants de la diplomatie française qui nourrissaient l’espoir d’une guerre [et d’y entraîner la France] depuis la déclaration de mars et celle de juin 1831. En prenant l’initiative de l’offensive, les Pays-Bas offraient à la France toutes les chances d’intervenir16. Si une intervention était favorable à la France, elle pouvait l’être aussi sur le plan intérieur belge. En effet ce conflit offrait l’occasion de mettre en difficulté le nouveau roi et de le voir ridiculisé auprès de l’opinion par une défaite. Créer un tel chaos pour reconstruire sur un autre programme politique. Pour y parvenir, il devenait indis­pensable que de Brouckère entre au gouvernement afin de s’assu-rrer que le Roi, ancien général, ne puisse pas être victorieux sans le concours des forces françaises. Une défaite belge était nécessaire. Le 3 août au matin, pendant la délibération du Conseil présidé par le Roi, de Brouckère attendait dans les couloirs.

 

16 Wüpermann, W.E., De geschiedenis van de Tiendaagse Veldtocht, p. 83 : ordre du Roi Guillaume 1er d’attaquer la Belgique en date du 31 juillet 1831, à Breda: « Zijne Majesteit de Koning bevolen hebbende dat de vijandelijkheden een aanvang zouden nemen… »

 

NB Pour être victorieuse, une armée en offensive doit être trois fois supérieure à l’armée en défensive. Les Hollandais formaient 4 bataillons totalisant 36.000 combattants, ce qui était insuffisant pour battre les 60.000 combattants belges.

 

(p.287) Il devenait donc indispensable d’affaiblir le Roi en écartant le général de Failly de son entourage. Ce qui réussit. Et lorsque, avec une seule division et les Gardes Civiques qui l’entouraient, le Roi parvint à repousser les ultimes avancées hollandaises, il enjoignit Belliard de ne pas faire intervenir le maréchal Gérard et ses troupes. Mais les deux intrigants, de Brouckère et Belliard, s’arrangèrent malgré tout, le premier pour bloquer l’armée de la Meuse à Liège, 12.000 hommes prêts pourtant à intervenir, et le second pour faire entrer les troupes françaises sur le sol belge. Leurs machinations réussies, elles ne devaient pas être connues. Il restait alors à présenter l’armée de la Meuse comme anéantie et les officiers comme des traîtres19. Les rumeurs de complot et de trahison convenaient très bien au général Belliard, à Charles de Brouckère et à tant d’autres à leur suite. Ils ne se privèrent pas de les diffuser et d’occulter, par ce moyen, leur responsabilité.

«Le témoignage de Niellon donne raison à Monsieur Eenens, et cette explication de sa part dévoile complètement les agisse­ments de la diplomatie française et justifie tout ce que nous avons exposé», écrit Victor de Failly.

Ceci rejoint ainsi l’opinion du lieutenant-général Dumonceau20 : « Les moins éclairés, les plus fumeux même, commencent à s’aper­cevoir que la révolution belge n’a jamais été qu’une duperie dont le mouvement français21 a été le principal auteur et acteur»22.

 

18 Tout le groupe francophile du Congrès, à la suite de Charles de Brouckère, a certainement fait pression pour écarter de Failly.

19 Pour le général de Failly, Daine n’est pas le traître que l’on a présenté.

20 Dumonceau est belge mais resté au service de la Hollande comme beaucoup d’autres belges.

21 «Le Mouvement français », il faut entendre le groupe profrançais de Gendebien de l’Association nationale.

22 Brabant, W. Lieutenant-général comte Jean François Dumonceau : Lettre à son épouse, 5 juin 1832, p. 33.

 

(p.288) « Monsieur de Brouckère signala son début au ministère de la Guerre par l’introduction dans l’armée d’officiers français de tous grades. Nouvelle preuve d’accords avec la politique française. Cette mesure, contre laquelle mon père s’était toujours élevé pour des motifs longuement développés, fut exécutée avec la plus grande rigueur après les événements du mois d’août 1831 ».

Les fortifications23 sur les frontières sud du pays furent démantelées à la demande de la France dès septembre 1831 et l’accord de démilitarisation signé à Londres le 15 novembre suivant24. Il fallut encore plusieurs mois pour déloger les Hollandais de la citadelle d’Anvers. Quant au général Chassé, fait prisonnier, c’est en France qu’il fut jugé. L’organisation de l’armée belge fut calquée sur celle de la France.

On doit se poser la question de savoir comment tout cela a pu être possible. Il fallait des complicités. N’oublions pas la puissante Association Nationale, État dans l’État comme l’écrit le général de Failly, omniprésente dans tous les rouages de l’administration. N’oublions pas que Charles de Brouckère prend place dans chaque gouvernement, malgré ses démissions répétées et fracassantes. Il a donc eu le loisir d’y faire entrer des personnes dévouées à sa cause, disposées à diffuser sa version des faits à tous venants. On trouve en priorité dans l’administration des francophones bruxel­lois. Par la suite, il a demandé dans les administrations de rayer le nom de Failly, de le mettre sur la touche, comme on dit en jargon administratif25, et pour cela il fallait salir sa réputation. La presse et les écrivassiers s’en occupèrent.

 

23 Cet accord comprend les forteresses de Philippeville, Mariembourg, Mons, Ath et Menin. Le duc de Wellington, parrain des Pays-Bas en 1815, était le plus farouche­ment opposé à cette démilitarisation. C’est le général Goblet qui a été chargé de négocier au nom du gouvernement belge.

24 À la même date, Van de Weyer signait l’accord sur le protocole des XXIV Articles.

25 Toutes références, courriers ou notes rappelant l’existence même du général de Failly ou son passage au ministère de la Guerre ont été systématiquement effacés.

 

(p.290) Peu de temps après la Campagne des Dix Jours, une Com­mission Militaire d’Enquête fut mise en place, à la demande de la Chambre des Représentants.

Le comte de Lichtervelde, dans son ouvrage sur Léopold 1er, fait le commentaire suivant concernant la Commission d’Enquête. « C’est le 25 septembre 1831 que Monsieur Dumortier déposa une demande d’enquête parlementaire sur les causes de la défaite. Monsieur de Brouckère fut le seul à présenter des objections. Mon­sieur Gendebien formula un programme de 79 questions à élucider. L’enquête fut votée par 63 voix et 3 abstentions. Le 6 novembre sui­vant, la Chambre fut amenée à constater que la tâche dévolue à la commission d’enquête était singulièrement ardue ; pour la mener à bien, celle-ci aurait dû être investie de pouvoirs spéciaux; de plus, un de ses membres avait posé 21 questions qui soulevaient des

 

26 Pour s’en rendre compte, il suffit de voir avec quelle célérité et application, le ministère

s’occupa des créances de Niellon, durant plus de 30 ans. Mergnac, M.O., Charles Niellon…

27 La biographie du général de Failly pourrait apparaître dans le Dictionnaire des Belges ou dans les volumes des Biographies Nationales, là comme ailleurs c’est l’amnésie. Par contre, lorsqu’il s’agit de faire des commentaires désobligeants, la souvenance avec sa logorrhée adaptée refait surface.

 

(p.291) problèmes techniques délicats et mettaient directement en cause le Roi, commandant en chef de l’armée. Le 30 novembre, Ch. de Brouckère reprit l’offensive en démontrant le caractère anormal d’une enquête de ce genre. Monsieur Lebeau intervint le lende­main. La majorité sentit que ce serait vain de chercher un bouc émissaire. Par 48 voix contre 31, la Chambre refusa à la Commis­sion les pouvoirs nécessaires. L’enquête fut suspendue »28.

L’échec de la Campagne eut cependant un grand retentisse­ment dans le public et l’on ne se priva pas de crier à la trahison. (…)

 

28 de Lichtervelde, L., Léopold 1″, Bruxelles 1929.

 

(p.292) Afin de brouiller les informations, Charles de Brouckère n’hé­sita pas non plus à les fausser à la tribune du Parlement en décla­rant en janvier 1832 : «Lors de l’invasion, l’armée ne se composait que de 20.000 hommes de ligne».

«Mon père protesta immédiatement par la lettre suivante», dit Victor de Failly:

 

(p.295) «Ainsi Monsieur de Brouckère ne nie pas que les forces de l’armée s’étaient élevées à 64.000 hommes, mais il soutient que l’armée mobile placée entre Anvers et Maestricht ne comportait que 20.000 hommes seulement».

Ce sujet a été suffisamment développé pour ne plus y reve­nir. En affirmant cela, de Brouckère justifie l’entrée des troupes françaises sur le territoire belge. Il est impératif pour lui d’éviter de faire connaître au grand jour qu’une armée de la Meuse avec 12.000 hommes attendait l’arme au pied à Liège, sur son ordre.

La Commission Militaire supprimée, l’interdiction de publier des souvenirs proclamée, il y eut donc occultation totale de la vérité. Si l’interdiction de publier était justifiée dans le but d’éteindre les passions, ce sont des versions tendancieuses qui furent répandues dans le public toujours avide de scandales. Contre ce flot de demi-vérités, d’amalgames, de faux-vrais, était-il possible de résister?

 

(p.305) Cette Campagne de Dix Jours, qui en a duré onze, présente tant d’incidents, tant de singularités, tant de faits restés incom­préhensibles et apparemment inexplicables. Il y eut tant de négligences et de défections qu’on ne peut en attribuer la défaite à un seul homme. Elle a surtout été suivie d’une intense campagne de désinformation et de manipulation.

De son côté, le Roi rencontra beaucoup de difficultés à maîtri­ser les arcanes et les manigances des partis qui s’affrontaient, au point que, de déception, il songea sérieusement à quitter le pays. Ce qui l’en empêcha ce fut l’attachement du peuple à sa personne. Dans une lettre à Louis-Philippe, son beau-père, il écrit les mots suivants : « Les seuls véritables Belges de cœur et d’âme sont nos bons catholiques, le reste est un salami de cosmopolites « fit for nothing »; eux peuvent donc exprimer leur allégresse au grand Opéra par des jeux et des danses « but I beg to be of the party » ; car détruire dans un pays aussi faible sa meilleure base d’existence sociale et politique est un malheur qu’on peut supporter mais dont à coup sûr on ne peut qu’éprouver de bien grands regrets49».

Un puissant comité central orangiste s’activait à Bruxelles. Une partie de la presse était achetée par les orangistes : Le Courrier Belge, le Messager de Gand, le Lynx, etc. Dans certains milieux de la bourgeoisie et de l’aristocratie, il était de bon ton de se montrer ouvertement grossier envers le Roi. À Anvers, le président d’une société, La Loyauté, conservait dans une fiole les larmes du prince d’ d’Orange.

 

49 Lettre du Roi à Louis-Philippe, Roi des Français, dans laquelle il parle de ses démêlés avec nos illustres radicaux en office au sujet du discours du Trône. Laeken, 8 novembre 1847. Musée de la Dynastie, Bruxelles.

 

(p.308) Il suffisait de se déclarer patriote et révolutionnaire pour devenir le justicier de son voisin. Même Niellon n’échappa pas aux rumeurs lorsqu’il fut gou­verneur militaire des deux Flandres. À cette époque, il ne résidait plus à Bruxelles avec ses amis. Quoique fort apprécié à Gand, une rancœur sourde naquit en Flandre envers la coterie que forment les Volontaires de Bruxelles et les Français jouissant de l’appui inconditionnel des politiques francophiles avec faveurs et petits privilèges. À l’état-major, Niellon n’était plus en odeur de sainteté et son esprit d’indépendance lui est vivement reproché : « Relati­vement aux observations que j’ai faites, lui écrit en avril 1832 le chef d’état-major, je dois convenu » qu’elles auraient été moins fré­quentes si je n’avais remarqué chez vous de la disposition à vous affranchir d’une autorité centrale »62.

 

62 Mergnac, M.O., Charles Niellon un aventurier bourguignon, p. 116.

 

 

(p.313) Conclusion

 

Pendant dix ans, Xerxès, successeur de Darius, prépare sa revanche contre les Grecs. Pendant ce temps, la Grèce, divisée, est inconsciente du danger. Certaines cités se déclarent neutres, d’autres sont favorables aux Perses. Seules les villes d’Athènes, Sparte et les cités d’Eubée décident de résister. L’effort militaire le plus important est fourni par Athènes qui, sur proposition de Thémistocle, décide de construire cent navires de guerre bien équipés: les trières.

 

THÉMISTOCLE FUT L’OBJET DE VIOLENTES ATTAQUES de la part de ses ennemis, qui étaient en nombre. Par son attitude, il donnait prise aux critiques et aux calomnies qu’accueillaient volontiers, selon Plutarque, ses concitoyens jaloux de sa gloire.

Les Athéniens, donc, pour rabattre la considération et l’auto­rité dont il jouissait, le punirent par l’ostracisme, comme ils avaient coutume de le faire pour tous ceux qui les gênaient et dont ils pensaient qu’ils s’élevaient trop au-dessus de l’égalité démo­cratique. Car l’ostracisme était un moyen d’apaiser, de soulager cette jalousie qui se plaît à abaisser les hommes trop élevés et qui exhale sa malveillance en les frappant ainsi d’indignité, en les dégradant. Mais on ne déshonore pas un homme qui sait mourir.

La comparaison entre Thémistocle, général d’Athènes, et le major-général Amédée baron de Failly est sans doute audacieuse. Mais, l’exemple du premier permet d’éclairer le destin tragique du second.

 

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