L’envers des marches folkloriques en Entre-Sambre-et-Meuse

Mensonges, omerta et menaces

Oret (Mettet) / Marche St-Remfroid

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par justitia-veritas.be | Contre-histoire de la Belgique

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0.   Introduction

Le dossier porte sur deux déformations de l’Histoire qui se superposent chaque année à Oret, village de la commune de Mettet, à l’occasion de la marche militaire Sainte-Remfroid :

  1. La négation, ou l’effacement, des atrocités d’août 1914 commises à Oret et dans les villages voisins — massacre de civils, pillages systématiques, incendie de dizaines de maisons.
  2. Une « défaite » allemande mise en scène lors d’une reconstitution de la bataille de Wagnée qui inverse purement et simplement le résultat historique.

Une partie des manifestations de la marche est consacrée au souvenir de la bataille dite de Wagnée (lieu-dit du village) d’août 1914. Par francolâtrie, quelques responsables ont jugé préférable d’y célébrer une victoire française qui n’a jamais eu lieu, au moyen d’une reconstitution fallacieuse.

Plus grave encore : les participants en uniformes allemands de 1914, casques à pointe compris — figurant donc les auteurs du massacre des civils, des pillages et des incendies —, défilent le sourire aux lèvres dans la procession religieuse qui suit, vers l’église du village.

Ce dossier expose donc successivement :

  • le récit établi du massacre des civils, des pillages, des incendies et de la bataille de Wagnée ;
  • la négation de ces atrocités, la pseudo-reconstitution, puis l’ostracisme et les tentatives d’intimidation visant ceux qui cherchent à rétablir la vérité.

1.   Vérité – Août 1914 – Le massacre de civils innocents, le pillage, les incendies par les troupes allemandes à Oret

1.1.   Bilan chiffré

Civils tués ou morts des suites

au moins 13 personnes nommément identifiées

Maisons incendiées à Oret

65

Bâtiments détruits (récit p. 183-185, cf. note critique)

84, dont une dizaine par obus

Habitants d’Oret en fuite

près de 200

Blessés soignés au couvent d’Oret

1 200, en majorité français

Prisonniers français et belges détenus dans l’église de Mettet

environ 750

Civils enfermés à l’école de Mettet

une centaine, pendant 24 heures

Déportés vers Soltau (Allemagne)

2, dont 1 mort en captivité

Sépultures au cimetière allemand de Wagnée

262 Français, 168 Allemands, plus une fosse commune de 25 corps

Pertes de la seule 37ᵉ division française (22-23 août)

77 officiers, 3 048 hommes

(VA, 23/08/2014)

1.2.   Le contexte militaire

Du 15 au 22 août 1914, Oret voit défiler sans interruption des troupes françaises, où domine l’élément breton. Les habitants les accueillent avec chaleur ; le soir, l’église est remplie de soldats venus prier. Le jeudi 20 août, le général Ménissié, de la 39ᵉ brigade, installe son quartier au couvent des Sœurs françaises.

Le samedi 22 août, l’arrivée massive de fuyards de la Basse-Sambre change tout : les Allemands ont franchi la Sambre, Tamines brûle, Aiseau, Falisolle et Aisemont sont tombés. L’exode commence dans la nuit. Le dimanche à 5 heures, quand le curé monte à l’autel, l’église est presque vide.

Le dimanche 23 août, le front du Xᵉ corps français est établi sur la ligne Graux – Mettet – Wagnée, tenue par la 37ᵉ division, appuyée à droite par le Iᵉʳ corps vers Saint-Gérard, à gauche par la 20ᵉ division dans la région Oret-Corroy. Le 6ᵉ tirailleurs doit défendre Mettet, avec un bataillon dans le village et un autre en arrière, à Somtet.

Dès 8 heures, le canon tonne. Mettet est prise entre deux feux : batteries françaises au sud du village, artillerie allemande tirant depuis Biesme-Gougnies. À Wagnée, la 75ᵉ brigade s’organise dès 4 heures du matin — le 3ᵉ zouaves sur la route de Biesme, le 3ᵉ tirailleurs dans le bois d’Oret. À partir de 10 heures, bois et tranchées sont bombardés sans répit. L’infanterie allemande progresse par petits groupes mais se heurte à un feu nourri qui l’empêche de dépasser Wagnée ; on en vient au corps à corps. En fin de journée, la 39ᵉ brigade, notamment le 136ᵉ régiment, aborde l’ennemi baïonnette au canon au ravin des Bruyères.

L’attaque combinée prévue par les généraux Deligny et Blanc ne se déclenche jamais : la volte-face du Iᵉʳ corps entraîne le repli de la 73ᵉ brigade.

C’est ici que se joue la vérité militaire de l’épisode. Dans la nuit du dimanche au lundi, depuis son G.Q.G. de Chimay, le général Lanrezac ordonne la retraite générale de la Vᵉ armée. L’ordre parvient à 21 heures au général Defforges (Xᵉ corps), installé à la ferme des Pavillons. Le repli s’exécute le lundi 24 août à partir de 3 heures, couvert par la 37ᵉ division. La canonnade ennemie reprend dès 4 heures. Le 6ᵉ tirailleurs, contraint de se replier à découvert par échelons vers Florennes, subit des pertes sensibles ; le 2ᵉ zouaves s’écoule vers Stave. Le colonel Taupin, commandant la 37ᵉ brigade, est mortellement blessé par un éclat d’obus.

Il n’y a donc eu aucune victoire française à Wagnée : il y a eu une résistance coûteuse, puis un ordre de retraite venu du sommet, puis l’occupation des villages par l’ennemi et le massacre de leurs habitants.

1.3.   Le massacre des civils

Encerclant le village depuis le matin, les Allemands — troupes de la 20ᵉ division du Xᵉ corps — ne pénètrent au centre que vers 21 heures. Les Français se sont repliés vers Wagnée, à l’exception de quelques soldats algériens qui font le coup de feu jusqu’au dernier moment et tombent pour la plupart aux mains de l’ennemi.

Dans la matinée suivante, alors que la bataille a cessé et qu’aucun soldat français ne se trouve plus dans le village, l’incendie systématique commence. Le château Fabry, les maisons Croonenbergh et Corneille, le magasin de bois Carly partent les premiers en flammes.

Deux civils sont tués au même moment :

  • Charles Delsart, 48 ans, abattu au lieu-dit « le Tricolo » alors qu’il revenait de Mettet ;
  • Olivier Béguin, 40 ans, fusillé alors qu’il rentrait chez lui chercher sa montre.

Vers 13 heures, le curé, l’abbé Baisir, parcourt le village pour porter secours lorsque des officiers de la Croix-Rouge l’abordent et le contraignent, sous peine de mort, à aménager l’église pour y installer des blessés. Ceux-ci y resteront jusqu’au samedi matin : il s’agit du Feld-Lazarett n° 8 du Xᵉ corps, établi à Biesme. Les permis d’inhumation délivrés par le médecin-chef ont permis d’identifier les régiments 79 et 164 et le 46ᵉ d’artillerie.

Le soir même, vers 18 heures, une vive fusillade éclate, suivie de nombreux incendies. Le presbytère, le patronage et le couvent des religieuses ne sont pas épargnés. Quatre-vingt-quatre bâtiments sont détruits, dont une dizaine atteints par des obus.

Amandine Collart, 63 ans, infirme, périt dans les flammes. Son frère Séraphin, présent quand on met le feu à la maison, demande à un officier l’autorisation de la sauver. Celui-ci lui met le revolver sur la tempe et lui répond que s’il sauve l’infirme, il sera fusillé. Il doit l’abandonner.

Trois autres habitants sont tués ce soir-là :

  • Aimé Piret, fondeur, 64 ans, abattu dans le corridor de sa maison au moment où il rentre chez lui. Aidé d’un soldat allemand qui saisit le cadavre par la tête, Léon Stavart dépose sa dépouille dans le jardin.
  • Alfred Demeure, 43 ans, mortellement atteint à deux cents mètres de là, alors qu’il était allé rechercher sa vache dans une prairie.
  • Marie Remy, 64 ans, tuée alors qu’elle rentrait chez elle.

Faute de témoins, les circonstances exactes de ces deux dernières morts n’ont pu être établies.

(Michel Bouffioux, Août 1914, Sur les traces de l’invasion, p.92)

1.4.   Rapport de Madame Berlier

Témoignage direct sur l’arrestation et l’exécution de Louis Berlier, 23 ans, étudiant en théologie à Tournai, dirigeant d’une ambulance de la Croix-Rouge.

Avant l’invasion. Le fils de Mᵐᵉ Berlier avait déposé une demande officielle pour s’engager comme ambulancier lorsque Mᵐᵉ Toussaint le pria de prendre la direction de l’ambulance installée au château. Dès le samedi 22 août, les blessés affluent, avant d’être évacués vers Florennes. Le samedi soir, alors que toute la population fuit, Louis estime de son devoir de rester et refuse de partir malgré les instances de sa mère.

Dimanche. La famille reste terrée dans les caves sous les obus. Vers le soir, Louis sort éteindre un incendie parti de chez Baugnée et qui a gagné la maison de sa tante.

Lundi matin. Mᵐᵉ Berlier voit passer des Allemands escortant trois zouaves blessés ; son fils leur indique le chemin de l’ambulance. Ce premier contact la rassure. « Ne crains rien, maman », lui répète Louis, persuadé d’avoir affaire à des gens civilisés. Il remonte ensuite sur le toit avec Camille Bodart, de Le Roux, pour continuer à combattre l’incendie.

L’irruption. À peine est-il parti que des soldats se ruent sur elle en hurlant qu’elle cache des Français. Ils la jettent contre la porte, la font marcher devant eux à coups de crosse ; elle tombe plusieurs fois. À la cave, ils éventrent à la baïonnette matelas et paniers de vêtements, comme s’ils y cherchaient des hommes cachés, puis emportent œufs, beurre, pain et jambon.

Le simulacre d’exécution. Elle voit alors les soldats faire descendre son fils du toit et l’emmener avec son compagnon. Elle veut les suivre, mais des troupes de passage tirent dans sa direction. Les soldats la poursuivent à l’intérieur et s’emparent violemment de sa vieille mère, de sa fille de 20 ans, d’une voisine — Albine Wautelet, épouse Rose — et d’elle-même. Ils les collent au mur ; des soldats postés en face font mine de les fusiller. La jeune fille pleure. Un officier survient, glisse quelques mots au commandant, et les fusils s’abaissent. Il annonce à la jeune fille qu’il a obtenu leur grâce, confectionne un drapeau blanc avec une nappe et son bâton, le fixe à la façade. Interrogé sur le sort du fils, il fait venir un soldat cycliste, l’interroge — mais aucune réponse ne parviendra jamais.

Il est environ 10 heures ; plusieurs maisons brûlent déjà, dont le château.

Les médecins. Le lendemain, deux médecins allemands visitent la maison. Découvrant à l’étage un grand tableau de Notre-Dame de Lourdes, ils la déclarent « sale maison ». L’un d’eux annonce qu’il y enverra des officiers à soigner. Mᵐᵉ Berlier répond qu’elle soignera leurs blessés dès qu’on lui rendra son fils. À l’explication qu’il était sur un toit à éteindre un incendie, les médecins répliquent que c’est « grave, très grave » et s’éloignent pour ne plus revenir.

L’exécution. Le vieux Fivet, fait prisonnier presque en même temps, rapportera la suite : conduits chez Florent Spineux, les deux hommes sont accusés d’être pasteur et d’avoir écrit dans les journaux contre l’Allemagne. Louis explique qu’il dirige une Croix-Rouge et propose même de soigner leurs blessés ; il montre son brassard, que les soldats prennent et piétinent. Ils l’emmènent ensuite avec Camille Bodart jusqu’à Oret, où tous deux sont fusillés.

1.5.   Entrée des Allemands à Mettet

L’exode. En voyant passer les habitants de la Basse-Sambre qui racontent les traitements infligés aux civils, la population de Mettet part elle aussi dès le samedi matin ; la fuite s’accentue le soir, au spectacle du recul français.

Lundi 24 août : une entrée sans combat. Les Allemands ne trouvent plus de défenseurs et pas un coup de feu n’est tiré — ce qui, souligne le chroniqueur, préserve la localité de plus grands malheurs. Les blessés sont répartis dans les ambulances : châteaux de Scry et de Thozée, couvent des Sœurs françaises.

Le soir, accompagné de quelques religieuses, le curé parcourt le champ de bataille en direction d’Oret. Quantité de blessés français gisent sans soins ; il en administre plusieurs et baptise quelques Turcos. Au coin d’un bois, il rencontre deux officiers français grièvement blessés qui le supplient de ne pas les abandonner ; dépourvu de moyen de transport, il ne peut que leur laisser du pain, une bouteille d’eau et un lit de paille, en promettant de revenir. Il décrit une véritable vision d’enfer : l’horizon rougi par les incendies, les gémissements des blessés de toutes parts, l’obligation de trébucher à chaque instant sur des cadavres d’hommes et de chevaux. Le lendemain matin, il trouve une charrette à bras et quelques volontaires et ramène les blessés aux ambulances — où, reconnaît-il par souci de vérité, ils furent bien soignés par les médecins allemands.

Mardi 25 août : le pillage. Des troupes du XIᵉ corps, notamment les 82ᵉ et 83ᵉ régiments, se conduisent en bandits.

Une centaine d’habitants rentrés chez eux sont enfermés à l’école dans la matinée. Pendant ce temps, les soldats du régiment de l’impératrice Augusta mettent le feu aux quatre coins du village. Un vent défavorable sauve la localité : le feu ne se communique pas.

Bâtiments incendiés :

  • Au centre : les magasins Attout, la maison voisine du coupeur, la pharmacie Chauveau et ses dépendances, les maisons E. Delante, A. Wilmot, J. Crépin, X. Crépin, et la maison de l’abbé Barbier occupée par Mˡˡᵉ Francotte.
  • À Estroy : les maisons G. Parmentier et Émile Lebrun, l’écurie et la grange.
  • Au Trinoy : l’habitation de P. Thibaut.
  • Ferme d’Orémont, appartenant à M. van Delft.

À la demande de M. Bossaut, ancien instituteur, les Allemands éteignent le feu qui avait pris à la toiture de l’église — feu qui menaçait non seulement l’édifice mais aussi environ 750 soldats français et belges qui y étaient détenus prisonniers.

Le prisonnier belge supplicié. Le même instituteur et l’abbé Cuissard, ancien missionnaire en Mongolie, ont vu des canons et des caissons tirés par des prisonniers français et belges. Dans un groupe capturé à Bioul marchait un soldat belge qui semblait avoir perdu la raison à la suite des mauvais traitements subis. Un soldat allemand le tenait attaché par une corde au pied et tirait brusquement dessus pour le faire trébucher, avant de le relever à coups de pied. Devant l’église, en présence d’officiers, les soldats exhibèrent l’infortuné : ils jetaient des bonbons devant lui et les écrasaient au moment où il se baissait pour les ramasser — ce qui les amusait follement.

Le pillage en règle. Pendant que les habitants sont enfermés à l’école, les soldats pillent méthodiquement, à l’exemple des officiers et encouragés par eux. De la cave au grenier, tout est visité : ce qui convient est emporté, le reste détruit. Un calice caché dans la maison du vicaire disparaît ainsi. Le 82ᵉ régiment se signale particulièrement par sa rapacité : envoyé en Russie quelques jours plus tard avec tout le XIᵉ corps, il emporte tous les instruments de musique d’une fanfare de Mettet. Deux ans plus tard, après de pressantes réclamations, plusieurs instruments reviennent dans des caisses portant la mention « Russland ».

Un document délivré par des officiers des colonnes 1 et 2 de la « garde-du-corps » éclaire ce vandalisme par contraste : il demandait d’épargner une maison précise et de la préserver autant que possible de la destruction dont ont souffert les autres immeubles. Autrement dit, la destruction générale était admise comme un fait acquis, dont on ne sortait que par faveur.

Les déportés. Les prisonniers de l’école sont libérés au bout de vingt-quatre heures, à deux exceptions près : Désiré Mussinon, 80 ans, et Pierre Gilot, de Pontaury, septuagénaire, conduits à Gembloux puis à Soltau. Gilot rentrera après trois mois de détention ; son compagnon d’infortune y mourra.

La statue profanée. Le mardi, rapporte O. Baudelet, les Allemands avaient placé près de la fontaine Saint-Job une statue de la Sainte-Vierge, couverte d’un voile et coiffée d’un chapeau de paille. Des fusils étaient dressés en faisceau autour d’elle ; les soldats venaient lui faire des grimaces et l’embrasser, avant de tirer dessus à coups de fusil.

Deux morts civiles.

  • Isidore Degraux, 61 ans, pris le dimanche soir à Graux. Les circonstances exactes restent inconnues, mais le 29 août 1914, Louis Coudray, Henri Lebrun et Arthur Ancia exhument son cadavre enterré au bord de la route de Furnaux à Mettet, près de la maison de la veuve Parent, et le replacent dans une fosse commune avec cinq soldats allemands. Lors de l’exhumation, ils constatent que la victime avait les mains liées derrière le dos.
  • Émile Charlier, 64 ans, de Le Roux, réfugié à Mettet, croyait pouvoir regagner son village dès le lundi. Au lieu-dit « Crolye », il reçoit une balle près de l’œil qui le tue. René Mauclet, Prime Piret et Émile Nocent le trouvent étendu dans la prairie, face contre terre, et l’enterrent entre deux gerbes de paille.

(in: Michel Bouffioux, Août 1914, Sur les traces de l’invasion, p.130 / 79 ci-dessous)

1.6.   Assassinat d’Alphonse Degraux et mauvais traitements infligés à son fils Eudore

Rapport de la veuve Degraux et de ses enfants.

Alphonse Degraux, cultivateur à Estroy, éprouvait une frayeur instinctive des Allemands. Le 24 août, c’est en tremblant qu’il obtempère aux ordres de réquisition : avec son fils Eudore, il conduit sur un chariot à deux chevaux des mitrailleuses jusqu’à Oret. Au retour, les soldats leur font charger des blessés allemands, enterrer des chevaux morts, puis convoyer des havresacs jusqu’à Biesmerée. Là, à 23 heures, un sauf-conduit leur est délivré pour rentrer à Mettet.

Le mardi, Degraux héberge des soldats et les soigne de son mieux, leur donnant pain, beurre, lait et œufs.

Le mercredi, la femme Collart, ayant elle aussi des soldats chez elle, fait demander à Degraux d’entreposer une partie de sa farine. Il veut aller la chercher lui-même mais, n’osant s’aventurer seul, sa femme l’accompagne. Il est environ 18 heures. Trouvant la maison Collart — à cent mètres de la ferme — remplie de soldats, ils promettent de revenir plus tard et repartent.

Un soldat, un cavalier semble-t-il, les suit d’un air furieux, apparemment pris de boisson. Il empoigne Alphonse Degraux, le secoue violemment, puis le relâche — avant de lui tirer par derrière un coup de revolver qui l’atteint à la hanche. Le blessé tombe face contre terre ; le soldat s’approche et lui tire deux balles supplémentaires dans le cou. Sa femme rentre en criant qu’on a tué son mari.

Un médecin allemand est mandé : il se contente d’un pansement superficiel au cou, déclare que ce n’est rien et que le blessé sera guéri dans deux jours, puis s’en va. Alphonse Degraux meurt neuf jours plus tard. Le sauf-conduit délivré la veille à Biesmerée reste introuvable : on le lui avait pris.

Eudore Degraux, qui avait charrié pour les Allemands le lundi, est saisi chez lui le surlendemain, accusé d’avoir tiré sur les troupes. Les soldats l’emmènent en le rouant de coups de crosse et de pied : il en gardera le dos meurtri plusieurs jours et contractera une forte hernie. Contraint d’enterrer les morts, il est brutalisé au point de demander à ses bourreaux de l’achever. Un officier, lui reprochant de n’avoir pas fait disparaître le cadavre d’un cheval, le cravache.

1.7.   L’hécatombe de Wagnée et l’incendie d’Oret

Oret est le dernier village dont s’emparent les Allemands avant d’atteindre la route Bioul-Fraire. Un violent combat s’est livré à Wagnée et dans les bois séparant Biesme d’Oret. Les pertes françaises y ont été particulièrement lourdes — mais, à en juger par l’ampleur des représailles, celles des Allemands ont dû l’être tout autant.

Lundi 24 août au matin. Bien que presque toute la population ait fui, les soldats du 164ᵉ régiment hanovrien mettent le feu à soixante-cinq maisons et tuent une femme, Léonie Hizette, épouse d’Adolphe Denis. Le lendemain, ils fusillent près de la chapelle Saint-Hubert l’abbé Louis Berlier, de Biesme, et Camille Bodart, de Le Roux. Douze cents blessés, presque tous français, seront soignés au couvent des Sœurs de Notre-Dame du Bon-Secours.

Les récits du curé, l’abbé Laloux, et de sœur Élisabeth, tous deux témoins oculaires, constituent la base de la reconstitution des faits, complétés par des enquêtes auprès des rares habitants restés sur place.

Les mouvements de troupes. Le dimanche matin, la 20ᵉ division, épuisée, vient cantonner derrière la 37ᵉ chargée de garder la ligne Wagnée-Mettet-Graux : la 39ᵉ brigade s’installe à Oret, la 40ᵉ bivouaque à Corroy. Mais le feu de l’artillerie ennemie prend le village à partie dès le matin, et la 39ᵉ brigade s’établit au sud de la route de Bioul à Fraire, tandis que le 141ᵉ régiment de réserve tient le bois des Fays. Dans la matinée, la 19ᵉ division recule davantage encore et organise un repli près de la ferme de Bois-le-Couvert.

Vers 14 heures, le bataillon qui s’était maintenu aux abords de Biesme se replie sur Wagnée. Débordés malgré leur bravoure, les soldats de la 74ᵉ brigade doivent reculer dans le bois des Bruyères : l’arrivée de plusieurs bataillons du 1ᵉʳ tirailleurs, envoyés par le général Blanc, ne suffit pas à rétablir la situation. La 20ᵉ division, ramenée sur le champ de bataille, avance alors rapidement sous un violent feu d’artillerie et contre-attaque à la baïonnette au ravin des Bruyères. À la tombée de la nuit, un bataillon de zouaves arrête la progression allemande ; des éléments des 20ᵉ et 37ᵉ divisions tiennent la position à environ 300 mètres de l’ennemi, tandis que les unités les plus éprouvées se rassemblent au sud d’Oret. La canonnade cesse avec le jour.

Le lundi à 3 heures, l’ordre de retraite arrive ; elle doit s’effectuer à partir de 7 heures. Mais dès 4 heures la canonnade reprend, et le groupe du 3ᵉ zouaves et du 3ᵉ tirailleurs, en avant-poste aux abords d’Oret, se décroche avec peine. L’artillerie ennemie tire sans relâche sur les colonnes en retraite qui dévalent vers Florennes.

Au moment où les derniers défenseurs quittent le village, sept majors et trente brancardiers conduisent deux cent cinquante blessés, presque tous algériens, au couvent des Sœurs françaises. Le soir, ils seront mille deux cents. Six d’entre eux succomberont à leurs blessures, ainsi que dix Allemands.

L’entrée dans Oret. Débouchant des routes de Biesme et de Mettet, les troupes allemandes entrent dans le village en criant comme des forcenés. Elles n’y trouvent presque personne : hormis une quinzaine d’habitants, toute la population a fui. Les Français ont eux aussi abandonné la place — à l’exception de quelques soldats restés cachés, qui font le coup de feu à l’arrivée des Allemands. Plusieurs de ceux-ci sont mortellement atteints, ce qui excite la rage des soldats, qui ne mettent plus de bornes à leur colère. Pillages et incendies commencent aussitôt.

Le curé, resté au presbytère, reçoit l’une des premières visites : les soldats entrent en criant « Man hat geschossen ! » (« On a tiré ! »). Après explications, ils l’autorisent néanmoins à circuler et à soigner les blessés. Il verra mettre le feu à plusieurs maisons ; d’autres échapperont aux flammes grâce à son intervention, notamment celle de Charles Laventurier.

Palmyre Petit, épouse Fesler, voit les soldats piller le magasin de Joseph Henri avant d’y mettre le feu, et incendier les maisons de la place au son de la musique. Alphonse Hanoul et Adolphe Denis sont également témoins de ces scènes, imputables aux troupes du Xᵉ corps et notamment au 164ᵉ régiment hanovrien.

Les prisonniers. Dès le lundi matin, l’église est occupée par plus de deux cents prisonniers français, évacués le soir même sur Mettet. Une trentaine d’autres leur succèdent le lendemain et y restent jusqu’au samedi.

Découverte des corps de l’abbé Berlier et de Camille Bodart. Le mardi 25 août au soir, un soldat avertit le curé qu’un cadavre de prêtre gît sur le talus de la grand-route, près de la chapelle Saint-Hubert. Le chef de poste autorise son enlèvement pour le lendemain matin. Le curé y trouve le corps d’un prêtre et celui d’un civil, tous deux entièrement dévalisés et criblés de balles. Il allait ensevelir le prêtre inconnu lorsque quelqu’un, fouillant une dernière fois les vêtements, découvre sa carte d’identité : il s’agit de l’abbé Berlier, de Biesme, étudiant en théologie à Tournai, 23 ans. Son compagnon d’infortune était Camille Bodart, de Le Roux, 22 ans.

La note de la Wilhelmstrasse (1916) — première négation officielle. Pendant la guerre, la Wilhelmstrasse adressa à tous les agents diplomatiques de l’Empire accrédités en pays neutres ou alliés une note confidentielle, à n’utiliser que si la presse revenait sur les massacres de prêtres en Belgique. Interceptée par la censure postale française, elle affirmait qu’un étudiant ecclésiastique avait été pris à Oret et avait avoué, lors de l’interrogatoire, avoir tiré sur les troupes allemandes. (Paris, Direction du Contentieux et de la Justice militaire, dossier 762.)

Cette version officielle contredit frontalement les témoignages concordants recueillis sur place, selon lesquels Louis Berlier fut arrêté alors qu’il éteignait un incendie sur un toit, brassard de la Croix-Rouge au bras. C’est le premier maillon d’une longue chaîne de falsifications autour d’Oret.

Les inhumations. Toute la journée du mercredi est consacrée à l’inhumation des morts, par les quelques habitants revenus et réquisitionnés pour cette lugubre besogne. On retrouve des cadavres partout : sur la place, près des ruines fumantes des maisons Dewez et Henri, aux Roquettes, dans le chemin du bois d’Halloy, le long du mur du cimetière, dans les champs, au trou dit des « Nutons ». La plupart des corps français sont jetés pêle-mêle dans une ancienne sablonnière sur la route de Fraire.

Les fouilles de 1920. Le gouvernement français fit entreprendre des fouilles, notamment dans la sablonnière, pour identifier les soldats que les Allemands y avaient fait jeter pêle-mêle. Fin octobre, les travaux étaient presque terminés : 154 cadavres relevés, dont 6 officiers, la plupart appartenant aux zouaves ou aux tirailleurs algériens.

Le cimetière de Wagnée. Pendant l’occupation, les Allemands érigèrent un grand cimetière à Wagnée où furent déposés 262 soldats français et 168 Allemands ; une fosse commune en contient encore vingt-cinq. Tous ces Allemands appartenaient au Xᵉ corps, notamment à la 20ᵉ division hanovrienne (39ᵉ et 40ᵉ brigades) ; les inscriptions mentionnent les régiments 74, 77, 79, 92, 164 et le 46ᵉ d’artillerie.

Le sang-froid de sœur Élisabeth. Le mercredi après-midi, se rendant au village pour enterrer Mᵐᵉ Denis, sœur Élisabeth croise un major français qui l’arrête : elle va être fusillée, comme tous les civils d’Oret. Il lui montre à quelques pas une troupe l’arme au pied et un groupe d’officiers en discussion animée. On venait de découvrir dans une grange le cadavre d’un soldat allemand, et les officiers débattaient des représailles — les uns voulant passer par les armes tous les habitants, les autres s’y opposant. La religieuse s’approche et prend sur elle de déclarer que ce soldat avait été relevé avec d’autres morts et blessés français, et qu’elle l’avait elle-même fait transporter dans la grange pour le soustraire à des chiens qui lui dévoraient le visage. L’explication est donnée avec tant d’énergie et d’assurance que les officiers retirent leur menace. Elle sauve ainsi le village.

Le départ. Le samedi matin 29 août, des voitures d’ambulance allemandes viennent chercher tous les blessés d’Oret. Les derniers soldats du poste partent le soir. Le village, avec soixante-cinq maisons en ruines et près de deux cents habitants en fuite, se retrouve livré à lui-même.

1.8.   Rapport de M. Adolphe Denis

Adolphe Denis fut à la fois victime, blessé, prisonnier et témoin forcé : les Allemands l’ont traîné avec eux pendant toute leur œuvre incendiaire. Son épouse fut tuée.

Lundi 24 août au matin. Quatre uhlans se montrent à Oret. Arrivés en bas de la ruelle Cadet, deux d’entre eux sont tués par un soldat français dissimulé derrière un mur. Les deux survivants entrent chez Denis, lui demandent s’il ne cache pas de Français, le font descendre à la cave pour s’en assurer, puis repartent vers la gare en lui interdisant de sortir.

La mort de Léonie Hizette. Peu après, les troupes allemandes arrivent, enfoncent les portes, pillent et incendient. Les soldats prennent tout ce qu’ils trouvent chez Denis, puis annoncent qu’ils vont brûler la maison. Son épouse, née Léonie Hizette, 57 ans, saisit un gros mouton qu’ils avaient depuis longtemps et sort pour le mettre à l’abri ; son mari la suit. Alors qu’ils se dirigent vers le bas du pré, Denis reçoit une balle dans le bras gauche et une autre dans les reins. Le mouton effrayé leur échappe, sa femme court pour le rattraper — et il entend une seconde décharge. Fait prisonnier aussitôt, les vêtements en lambeaux et maculés de sang, il ignore encore que sa femme vient d’être tuée.

Le parcours forcé. Les soldats le conduisent à la fontaine et lui font boire deux gobelets d’eau. À cet instant, un Français caché dans la maison d’en face abat l’officier allemand qui voulait lui en faire boire un troisième. Les soldats accusent immédiatement les civils de ce meurtre. Sans lui laisser de répit, ils l’emmènent perquisitionner :

  • à l’école des filles, incendiée après vérification qu’aucun Français ne s’y trouve ;
  • chez Vital Dautrebande, où on lui fait remonter tout le vin de la cave avant de mettre le feu à la maison ;
  • chez Jacques Hubert et Joseph Henri, où se répètent pillage et incendie.

Revenant sur leurs pas, les soldats boivent le vin volé chez Dautrebande, puis se rendent jusqu’à la maison d’Octave Migeotte. À cet endroit se trouvent six habitants de Mettet condamnés à être fusillés, gardés par des soldats qui leur tiennent la baïonnette sur la poitrine.

Le sursis. Après des heures d’attente mortelle, trois cavaliers arrivent au galop. L’un d’eux s’avance en criant que le roi des Belges est un lâche, et ses ministres tout autant. Puis il griffonne un papier qu’il remet aux prisonniers de Mettet en leur enjoignant de rentrer chez eux, et un autre à Denis. Mais devant sa maison, les soldats refusent de tenir compte du document et le constituent de nouveau prisonnier ; il passe la nuit enfermé.

Le lendemain. Libéré, il se rend aussitôt à l’ambulance des Sœurs françaises, espérant y retrouver sa femme. Ne l’y trouvant pas, il part à sa recherche avec le garde-champêtre Adolphe Dewez. Il la découvre morte dans le jardin d’Octave Migeotte : la balle lui avait traversé la poitrine et la colonne vertébrale. Il prie sœur Élisabeth de venir l’ensevelir, ce qu’elle fait avec le docteur Vincent, de la Croix-Rouge, qui panse ses blessures.

1.9.   Chronologie

Date Événement
15-22 août Passage continu de troupes françaises à Oret
Jeudi 20 août Le général Ménissié installe son quartier au couvent des Sœurs françaises d’Oret
Samedi 22 août Afflux de fuyards de la Basse-Sambre ; Tamines brûle ; début de l’exode
Dimanche 23 août Bataille sur la ligne Graux-Mettet-Wagnée ; canonnade de 8 h au soir ; corps à corps au ravin des Bruyères. Isidore Degraux arrêté à Graux
Nuit 23/24 Lanrezac ordonne la retraite de la Vᵉ armée depuis Chimay ; ordre reçu à 21 h par Defforges
Lundi 24 août Retraite française. Entrée sans combat à Mettet. Oret : 65 maisons brûlées, Léonie Hizette tuée, Adolphe Denis blessé et fait prisonnier. Arrestation de Louis Berlier et Camille Bodart. Colonel Taupin mortellement blessé
Mardi 25 août Oret : fusillade de l’abbé Berlier et de Camille Bodart. Mettet : pillage par le XIᵉ corps, une centaine de civils enfermés à l’école, incendies, profanation de la statue de la Vierge
Mercredi 26 août Inhumations à Oret ; identification de l’abbé Berlier. Sœur Élisabeth écarte la menace de représailles générales. Alphonse Degraux mortellement blessé à Estroy
Samedi 29 août Évacuation des blessés d’Oret ; départ des derniers soldats. Exhumation d’Isidore Degraux
~4 septembre Mort d’Alphonse Degraux, neuf jours après avoir été blessé
1916 Note confidentielle de la Wilhelmstrasse justifiant l’exécution de l’abbé Berlier
1920 Fouilles françaises dans la sablonnière d’Oret : 154 corps relevés

1.10.   Les victimes civiles recensées

Nom Âge Lieu Circonstances
Charles Delsart 48 ans Lieu-dit « le Tricolo » Tué en revenant de Mettet
Olivier Béguin 40 ans Fusillé en rentrant chercher sa montre
Amandine Collart 63 ans Infirme, brûlée vive ; son frère menacé de mort s’il la sauvait
Aimé Piret, fondeur 64 ans Abattu dans le corridor de sa maison
Alfred Demeure 43 ans Prairie Tué en allant reprendre sa vache
Marie Remy 64 ans Tuée en rentrant chez elle
Abbé Louis Berlier 23 ans Chapelle Saint-Hubert, Oret Étudiant en théologie, dirigeait une ambulance de la Croix-Rouge ; fusillé le 25 août
Camille Bodart 22 ans Chapelle Saint-Hubert, Oret De Le Roux ; fusillé avec l’abbé Berlier
Léonie Hizette, épouse Denis 57 ans Jardin d’Octave Migeotte, Oret Abattue en poursuivant son mouton
Isidore Degraux 61 ans Graux / route de Furnaux Retrouvé les mains liées derrière le dos
Émile Charlier 64 ans Lieu-dit « Crolye », Mettet De Le Roux ; balle près de l’œil
Alphonse Degraux, cultivateur Estroy (Mettet) Trois balles de revolver ; mort neuf jours plus tard, faute de soins
Désiré Mussinon 80 ans Soltau (Allemagne) Déporté ; mort en captivité

Blessés et maltraités : Adolphe Denis (deux balles), Eudore Degraux (hernie consécutive aux coups), Mᵐᵉ Berlier (coups de crosse), Pierre Gilot (trois mois de détention à Soltau).

1.11.   Unités engagées

Côté français — Vᵉ armée (général Lanrezac, G.Q.G. à Chimay) ; Xᵉ corps (général Defforges, P.C. ferme des Pavillons) ; 37ᵉ division ; 73ᵉ, 74ᵉ et 75ᵉ brigades ; 20ᵉ division (39ᵉ brigade du général Ménissié, 40ᵉ brigade) ; 37ᵉ brigade (colonel Taupin) ; 1ᵉʳ, 2ᵉ, 3ᵉ et 6ᵉ tirailleurs ; 2ᵉ et 3ᵉ zouaves ; 136ᵉ R.I. ; 141ᵉ R.I. de réserve. Généraux Deligny et Blanc.

Côté allemand — Xᵉ corps, 20ᵉ division hanovrienne (39ᵉ et 40ᵉ brigades), régiments d’infanterie 74, 77, 79, 92 et 164, 46ᵉ régiment d’artillerie ; Feld-Lazarett n° 8 établi à Biesme. XIᵉ corps, régiments 82ᵉ et 83ᵉ (dont le régiment de l’impératrice Augusta), transféré en Russie peu après.

2.   Mensonges dans les faits

Quand la francolâtrie pousse des responsables à déformer l’histoire à leur profit — et à profaner une procession religieuse.

2.1.   Une marche à deux tableaux

La Sainte-Remfroid n’est pas une marche comme les autres. Elle combine un volet religieux — la procession accompagnant la statue de la sainte patronne du village — et un volet commémoratif censé rappeler le passage des troupes allemandes et l’incendie du village.

Le dimanche soir, avant la rentrée de la procession, se déroule une reconstitution de la bataille de Wagnée, opposant les dernières résistances françaises aux Prussiens.

(VA, 17/07/2012)

2.2.   Le mensonge central : l’inversion du résultat

Chacun sait que les Allemands ont remporté cette bataille. Dans la reconstitution, ils la perdent — présenté comme un geste « de respect » envers les habitants d’Oret qui subirent leur déferlement meurtrier. (Pierre Wiame, in Vers l’Avenir, 24/07/2013.)

L’argument ne tient pas debout. Respecter les victimes d’Oret, ce serait rappeler ce qui leur est réellement arrivé : la retraite ordonnée par Lanrezac, l’occupation du village le 24 août, les 65 maisons incendiées, les civils abattus, l’abbé Berlier et Camille Bodart fusillés le lendemain. Inventer une victoire française efface précisément ce qui devrait être commémoré. Le prétendu hommage repose sur l’effacement des faits qu’il prétend honorer.

(2009)

2.3.   Les uniformes allemands dans la procession

Depuis plusieurs années, les « Prussiens » — participants revêtus de l’uniforme allemand de 1914, casque à pointe compris — accompagnent la rentrée de la procession religieuse, en exhibant le drapeau européen.

Ces uniformes figurent, sur les lieux mêmes des faits, les unités responsables du massacre : le 164ᵉ régiment hanovrien et les troupes du Xᵉ corps. Les hommes qui les portent défilent en souriant, dans le cortège de la sainte patronne, à quelques centaines de mètres de la chapelle Saint-Hubert où furent fusillés un séminariste de 23 ans et un jeune homme de 22 ans.

(2023)

(coll. V. Laibach)

Marche Sainte-Remfroid (Oret) - souvenir joyeux d'anciens criminels de guerre allemands en août 1914

(photo M. Lievens)

(photo M. Lievens)

2.4.   Les erreurs factuelles véhiculées

Le récit diffusé autour de la marche ne se contente pas d’inverser le résultat de la bataille : il déforme aussi les faits élémentaires. Ainsi, la présentation parue dans la presse en 2013 situe le passage allemand les 22 et 23 août et parle de 61 maisons incendiées.

Le récit de référence (Marc Laheurte) établit :

 

Version diffusée

Source historique

Date de l’entrée à Oret

22-23 août

Lundi 24 août

Maisons incendiées à Oret

61

65

Issue de la bataille

Défaite allemande (reconstitution)

Retraite française sur ordre ; occupation allemande

L’approximation sur les dates et les chiffres, dans un village qui dispose d’un récit détaillé, nominatif et sourcé, n’est pas un détail : elle rend le mensonge central plus facile à faire passer.

(2009)

3.   Réactions à ces mensonges

3.1.   Le refus d’un marcheur

À la rentrée de la procession, après la reconstitution truquée de la bataille de Wagnée — où les vainqueurs allemands de l’époque se font passer pour les vaincus —, Jean-Claude Rousseaux, marcheur et ancien tambour, exprime publiquement son indignation depuis la haie d’honneur. Il refuse la présence, dans la compagnie, de « marcheurs » en uniformes allemands de 1914-18.

Il demande que la chose s’ébruite. L’auteur de ce dossier réagit alors dans la presse, estimant que Rousseaux avait raison de dénoncer une situation inadmissible.

3.2.   La lettre à la presse

Oret 1914, le mauvais exemple

Beaucoup de commémorations rappellent les atrocités commises par l’occupant en 14-18 lors de l’invasion du pays, et l’héroïsme de ses défenseurs. Mais à Oret, lieu où a sévi la barbarie ennemie, un défilé accompagnant la statue du saint local compte depuis peu un peloton de soldats à casques à pointe. Cette initiative salit la mémoire des familles des victimes, voire de tout un pays et de ses alliés. Si nous acceptons cela, allons-nous bientôt voir des gens en uniforme SS défiler dans nos rues comme si rien ne s’était passé ?

(Vers l’Avenir, 23/08/2014.)

3.3.   L’éviction

Cette prise de position déplaît au président de la marche, Jean-Jacques Hauquier, ainsi qu’à l’Association des Marches. L’auteur est écarté de la compagnie — une éviction qu’il qualifie de subtile et de malhonnête.

3.4.   Un second soutien, également écarté

Le 30 septembre 2014, à la suite de cette éviction, Bertrand Thibaut — auteur d’En marches, la seule analyse approfondie consacrée aux marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse — réagit publiquement sur les réseaux sociaux. Il sera à son tour écarté par la suite.

Le schéma est net : ce ne sont pas les faits contestés qui sont examinés, ce sont les personnes qui les rappellent qui sont exclues.

4.   Menaces

4.1.   L’omerta

Une loi du silence protège cette situation. La compagnie de marcheurs concernée n’a jamais été inquiétée sur ce point par l’Association des Marches Folkloriques, malgré le manque de respect envers les victimes des atrocités de 1914-18.

4.2.   La menace de poursuites

Les intimidations se poursuivent. Ainsi, un « officier » membre du comité de la marche Sainte-Remfroid écrit — dans un style et une orthographe qui trahissent une certaine difficulté à se remettre en question — qu’il en a assez des critiques et des articles publiés, qu’il y voit du harcèlement, et qu’il va porter plainte.

4.3.   La peur des représailles

Des personnes sensées craignent des représailles et n’osent pas intervenir en leur nom propre.

Témoignage reçu le 20 septembre 2013 (initiales L. V.) : son auteur s’étonne d’avoir découvert que des pierres tombales allemandes de 1914 avaient été placées récemment dans l’église d’Oret. Il s’interroge sur ce que font ces pierres dans l’église d’un village ravagé par les Allemands en 1914, où plusieurs civils furent assassinés, et demande ce qu’en pensent le président de la fabrique d’église et le doyen. Est-il normal, écrit-il, de faire honneur aux bourreaux tout en niant les victimes ?

Il file la comparaison : imaginerait-on, s’il était lui-même assassiné par des islamistes, que les pierres tombales de ses meurtriers soient exposées quelques années plus tard dans son église ?

Et il conclut : il ne peut pas intervenir directement, par peur de représailles. Il demande donc que le sujet soit porté publiquement, et annonce qu’il ne remettra plus les pieds dans cette église tant que ces pierres y resteront.

C’est là le cœur du problème : dans un village de quelques centaines d’habitants, dire la vérité historique expose à un coût social que peu sont prêts à payer.

5.   Conséquences

5.1.   Une porte ouverte

Cette persistance à nier l’histoire, chez des personnes avides de gloriole à n’importe quel prix, peut logiquement conduire à d’autres manifestations jetant le trouble dans les esprits, et permettre à certaines factions peu recommandables pour la démocratie d’obtenir la mainmise sur le passé collectif par le mensonge organisé.

5.2.   La pente glissante

Chaque année en juillet, un peloton de marcheurs en uniformes de soldats allemands de la Première Guerre mondiale accompagne la compagnie lors du retour à l’église, aux côtés de la sainte protectrice Remfroid.

Si l’on n’y prend garde, on verra bientôt apparaître dans l’Entre-Sambre-et-Meuse des défilés de marcheurs en costumes de la Wehrmacht, voire de la SS. Après les marcheurs en costumes napoléoniens — alors que les armées de Napoléon ont occupé le pays de manière brutale —, la voie semble ouverte à un nouvel oubli.

5.3.   Ce que réclament les habitants

Des habitants et des marcheurs d’Oret ne se satisfont pas de cette situation. Ce sont eux, en réalité, les véritables instigateurs de ce dossier.

Ce n’est pas la marche Sainte-Remfroid qui est en cause, ni le folklore de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Ce qui est en cause, c’est une reconstitution qui ment sur l’issue de la bataille et un peloton en uniforme d’occupant qui accompagne une procession religieuse dans un village martyr. La mémoire des treize civils tués, des 65 maisons incendiées et des deux jeunes hommes fusillés près de la chapelle Saint-Hubert mérite autre chose qu’une victoire inventée et des casques à pointe souriants.

6.   Sources

6.0.   Introduction

2 terribles déformations de l’Histoire :

négation des atrocités de 1914 à Oret et dans les environs

et « défaite » des Allemands lors d’une pseudo-reconstitution

 

A Oret, un village près de Mettet, une marche militaire est organisée chaque année.

Une partie des manifestations à cette occasion est consacrée au souvenir de la bataille dite de Wagnée (un lieu-dit de ce village) en août 1914.

Malheureusement, la francolâtrie aidant, quelques responsables ont jugé préférable d’y célébrer une victoire… française (alors qu’il n’en était rien) par une reconstitution fallacieuse.

Plus grave encore, les participants en uniformes allemands (avec les casques à pointe de l’époque), figurant des criminels de guerre (massacre de civils à Oret, …, pillage, incendies), défilent avec le sourire à la procession qui s’ensuit vers l’église.

1 Le récit du massacre à Oret de civils innocents, des pillages, des incendies et de la bataille de Wagnée

2 La négation des atrocités de 1914 à Oret et « défaite » des Allemands lors d’une pseudo-reconstitution et l’ostracisme, les tentatives d’intimidation à l’égard des personnes voulant établir la vérité

6.1.   Vérité Août 1914 / Le massacre de civils innocents, le pillage, les incendies par les troupes allemandes à Oret

Août 1914 / Le massacre de civils innocents, le pillage, les incendies par les troupes allemandes à Oret

 

/Marc Laheurte,/ Oret, village pittoresque et sans histoire, s.d.

 

(p.183) Les Allemands, qui encerclaient déjà le village depuis le matin, ne pénétrèrent au centre que vers 21 heures.  Ces troupes appartenaient à la 20e division du 10e corps. Les Français s’étaient tous repliés dans la direction de Wagnée, à part quelques soldats algériens qui voulurent jusqu’au dernier moment faire le coup de feu et qui, pour la plupart, tombèrent entre les mains de l’ennemi. (…)

Dans la matinée déjà, alors que la bataille a cessé, et que plus un seul soldat français ne se trouve dans le village, les Allemands commencent à incendier systématiquement. Le château Fabry, les maisons Croonenbergh, Corneille, et le magasin, de bois Carly deviennent les premières la proie des flammes. 

Deux civils trouvèrent la mort vers le même moment. charles DELSART (48 ans), revenant de Mettet , fut tué au lieu-dit « le Tricolo », et olivier BEGUIN (40 ans), en rentrant chez lui pour y prendre sa montre, fut fusillé.

Il était environ 13 heures, et le curé, l’abbé Baisir, visitait le village en quête de services à rendre, lorsque des officiers de la Croix-Rouge l’abordent et le forcent, sous peine de mort, d’aménager l’église pour y placer des blessés. Ceux-ci séjournèrent dans le sanctuaire jusqu’au samedi matin. C’était le Feld-Lazarett n° 8 (p.184) du 10e corps d’armée qui était établi à Biesme. D’après des permis d’inhumation délivrés par le médecin en chef, on a pu identifier les régiments 79 et 164 et le 46e d’artillerie.

Le soir de ce même jour, vers 18 heures, éclate soudain une vive fusillade suivie bientôt de nombreux incendies. Le presbytère, le patronage, le couvent des religieuses ne sont guère épargnés. On compte quatre-vingt-quatre bâtiments ainsi détruits, y compris une dizaine de maisons atteintes par des obus. Une malheureuse infirme, amandine COLLART, âgée de 63 ans, resta dans les flammes. Quand on mit le feu à sa maison, son frère Séraphin s’y trouvait et demanda à un officier la permission de sauver sa sœur. La brute, en lui mettant le revolver sur la tempe, lui dit : « Si vous sauvez l’infirme, vous serez fusillé. » Il dut l’abandonner à son triste sort! Elle ne fut, hélas! pas la seule victime de cette soirée.

(p.185) aimé PIRET, fondeur, âgé de 64 ans, est tué dans le corridor de sa maison, au moment où il rentre chez lui. Aidé d’un soldat allemand, qui prit le cadavre par la tête, Léon Stavart déposa la dépouille d’Aimé dans le jardin. A quelque deux cents mètres de là, alfred DEMEURE (43 ans), qui s’était rendu dans une prairie pour y reprendre sa vache, fut mortellement atteint par une balle allemande, ainsi que marie REMY (64 ans), qui retournait chez elle. Les témoins faisant défaut, il est impossible de préciser davantage les circonstances de leur mort. (…)

 

(p.186) Rapport de Madame Berlier

 

Au début des hostilités, mon fils avait l’intention de s’engager comme ambulancier, et déjà il avait fait la demande officielle, lorsque Mme Toussaint le pria de prendre la direction de l’ambulance établie au château. Il accepta. Dès le samedi 22 août, il eut fort à faire, car les blessés arrivaient nombreux, mais ils furent bientôt évacués dans la direction de Florennes. Le samedi soir, alors que toute la population prenait la fuite et Mme Toussaint elle-même, mon fils crut de son devoir de rester pour s’occuper de l’ambulance et, malgré mes instances, il ne voulut pas partir.

Toute la journée du dimanche, nous sommes restés blottis dans les caves pour éviter les obus qui tombaient sur le village. Vers le soir, mon fils sortit pour éteindre un incendie allumé chez Baugnée et qui, de là, s’était communiqué à la maison de ma belle-sœur.

Le lundi, de grand matin, je vis des Allemands qui accompagnaient trois zouaves blessés. Mon fils leur indiqua le chemin de l’ambulance établie au château. Ce premier contact avec l’ennemi m’enleva certaines appréhensions, dont je ne (p.187) pouvais me défendre, et me rassura un tant soit peu.  « Ne craignes (sic) rien, maman, me disait à tout propos Louis, ce sont des gens civilisés ! »

Après le départ de ces soldats, mon fils, aidé d’un de ses compagnons, Camille Bodart, de Le Roux, remonta sur le toit pour continuer à éteindre l’incendie.

A peine était-il parti, que je vis se diriger vers moi de véritables démons, qui m’abordèrent en hurlant : « Vous caches des Français ! » Sans que j’eusse le temps de leur répondre, ils se jetèrent sur moi et me lancèrent contre la porte. Je m’affaissai au milieu du corridor. Alors je leur dis : « Que me voulez-vous donc? » Ils crièrent : « Franzous cachés ! » Je protestai et les engageai à faire le tour de la maison, et à monter à l’étage. Ils me firent marcher devant eux et, à maintes reprises, me poussèrent à coups de crosse de fusil. Plusieurs fois je tombai par terre. A la cave, ils trouvèrent des matelas, des paniers de vêtements que nous y avions descendus. Ils se mirent à les trouer de leurs baïonnettes, avec fureur, comme s’ils avaient renfermé des Français. Ils enlevèrent œufs, beurre, pain, jambon, tout ce qu’ils trouvèrent.

Je les suivis dans la maison et les vis s’éloigner, lorsque tout à coup je m’aperçus qu’ils faisaient descendre mon fils du toit et l’emmenaient ainsi que son compagnon. Je me disposais à les rejoindre, lorsque des troupes qui passaient se mirent à tirer dans notre direction. Je me retirai aussitôt à l’intérieur. Les forcenés me poursuivirent et s’emparèrent violemment de ma vieille mère, de ma fille âgée de 20 ans, d’une voisine Albine Wautelet, épouse Rose, et de moi-même. Ils nous collèrent au mur et des soldats, postés en face, firent mine de nous fusiller. Ma fille pleurait à chaudes larmes. A ce moment, un officier survint et, s’approchant du commandant, qui s’apprêtait à nous faire fusiller, lui dit quelques mots, et aussitôt les fusils s’abaissèrent. Cet officier alors, s’approchant de nous, prit ma fille par le bras et lui dit : « Ne pleure plus, j’ai obtenu votre grâce ! » Puis il alla chercher une nappe, l’adapta à son bâton, et fit un drapeau blanc qu’il mit à la façade. « Madame, me dit-il, plus rien de mal vous sera fait. » « Monsieur, lui dis-je, puisque vous êtes si bon, dites-nous, je vous prie, ce qu’on a fait de mon fils. » Et je lui expli­quer ce qui était arrivé. Il appela un soldat, un cycliste, l’interrogea, mais je ne parvins plus à obtenir une réponse.

A ce moment, il était environ 10 heures, plusieurs maisons brûlaient déjà, entre autres le château.

Le lendemain, deux médecins entrèrent. « Madame, vous, grande maison ! » et ils la visitèrent. A l’étage, voyant un grand tableau de Notre-Dame de Lourdes : « Ah! sale maison ici » dirent-ils. Puis l’un d’eux ajouta : « Je vais faire venir des officiers ici, et vous les soignerez ! » Je leur répondis : « Rendez-moi mon fils et je soignerai vos blessés ! — Qu’avait-il fait votre fils? » J’expliquai qu’il était sur le toit du voisin, occupé à éteindre un incendie. « Ah ! grave, très grave ! » s’écrièrent-ils, et ils s’éloignèrent, sans plus revenir. Ces incidents me jetèrent dans une vive inquiétude.

Voici ce que j’appris peu après du vieux Fivet qui avait été fait prisonnier presque en même temps que mon fils. Ils furent conduits chez Florent Spineux, où les soldats dirent à Louis « Vous pastor?… vous avez écrit dans les journaux contre nous ! » Mon fils leur expliqua qu’il dirigeait une Croix-Rouge; il s’offrit même (p.188) à recevoir et à soigner leurs blessés; il leur montra son brassard, qu’ils prirent et piétinèrent. Les soldats l’emmenèrent ensuite, avec Camille Bodart, à Oret. C’est là qu’ils les fusillèrent tous deux.

 

(p.189) ENTRÉE DES ALLEMANDS A METTET

 

En voyant passer les habitants de la Basse-Sambre qui racontaient les traitements barbares que les Allemands infligeaient aux civils, la population de Mettet partit aussi dès le samedi matin ; la fuite s’accentua le soir, à la vue du recul des Français talonnés par le vainqueur.

En vue de reprendre l’offensive, le dimanche matin, le nouveau front du 10e corps avait été établi sur la ligne Graux-Mettet-Wagnée. Ce front devait être tenu par la 37e division appuyée à sa droite par le 1er corps qui venait prendre position du côté de Saint-Gérard, et à sa gauche par la 20e division s’établissant dans la région Oret-Corroy.

Le 6e tirailleurs a pour mission de défendre Mettet ; un bataillon s’établit à cet effet dans le village même, un autre un peu en arrière à Somtet. Ces troupes sont appuyées par des fractions du 3e tirailleurs (74e brigade).

Dès 8 heures du matin, la voix du canon se fait entendre pour ne se taire que dans la soirée. La localité se trouve placée entre deux feux, les batteries françaises étant établies au sud de Mettet, et l’artillerie allemande tirant du côté de Biesme-Gougnies. L’action est particulièrement chaude du côté de Wagnée; elle aurait dû (p.190) l’être aussi à Mettet si l’attaque combinée par les généraux Deligny et Blanc avait pu se déclencher. Mais la volte-face du 1er corps entraîne le repli de la 73e brigade, dont le 2e tirailleurs va renforcer la 74e brigade fortement engagée dans la direction Wagnée-Oret.

Pendant la nuit du dimanche au lundi, les événements se précipitent. De son G. Q. G. de Chimay, le général Lanrezac ordonne le mouvement de retraite à toute la Ve armée, et l’ordre en parvient au général Defforges (10e corps) installé à la ferme des Pavillons, à 21 heures.

Le mouvement de repli doit s’effectuer le lundi, à partir de 3 heures. Il est couvert par la 37e division, dont le 6e tirailleurs et le 2e zouaves, soutenus par l’artillerie, tiennent toujours au sud de Mettet.

La canonnade ennemie reprend dès 4 heures du matin, et l’infanterie s’efforce de déborder à l’est le groupement de Mettet.

Le 6e tirailleurs, qui prend la route de Florennes, est obligé de se déplacer en terrain découvert, par échelons successifs, poursuivi par l’artillerie ennemie qui lui cause des pertes sensibles ; le 2e zouaves s’écoule dans la direction de Stave.

Lorsque le lundi matin, les Allemands entrèrent à Mettet, ils n’y trouvèrent plus de défenseurs et pas un coup de feu n’y fut tiré. C’est ce qui préserva la localité de plus grands malheurs. Les blessés, en très grand nombre, sont apportés dans les différentes ambulances : notamment aux châteaux de Scry et de Thozée, et aussi au couvent des Sœurs françaises. Vers le soir, accompagné de quelques religieuses. le curé parcourt le champ de bataille, dans la direction d’Oret. C’est un spectacle horrible! Une quantité de pauvres Français gisent sans soins. Le digne prêtre en administre plusieurs; il a même la consolation de baptiser quelques Turcos. « Au coin d’un bois, raconte-t-il, je rencontrai deux officiers français, gravement blessés. Ils me supplient d’une manière touchante de ne pas les abandonner ; mais, dépourvu de tout moyen de transport, je ne pouvais songer à les emporter. Je leur laissai une bouteille d’eau et du pain, et, après leur avoir bien arrangé un lit avec de la paille. Je leur promis de venir les prendre le lendemain coûte que coûte. J’eus en ce moment une véritable vision d’enfer. Tout l’horizon était rouge du reflet des incen­dies. J’entendais partout les gémissements des blessés; on trébuchait d’ailleurs. A tout instant, sur des cadavres d’hommes et de chevaux. Le lendemain matin, je parvins à trouver une charrette à bras et quelques hommes de bonne volonté. Nous pûmes ainsi ramener les blessés aux ambulances, où ils furent — la vérité exige cet aveu — bien soignés par les médecins allemands. »

La journée du mardi fut plus pénible. Des troupes du 11e corps, notamment les régiments 82e et 83e, se comportèrent en véritables bandits.

Comme nous l’avons dit, presque toute la population de Mettet avait fui; mais, le mardi, un certain nombre de personnes étaient déjà rentrées chez elles, lorsque, dans la matinée, les Allemands les enfermèrent au nombre d’une centaine à l’école. Pendant ce temps, les soldats du régiment de l’impératrice Augusta mettaient le feu à des maisons situées aux quatre coins du village. Si le vent leur eût été favorable, (p.191) c’en était fait de la localité, le feu ne se communiqua pas. Au centre furent incendiés les importants magasins Attout, la maison du coupeur, voisine, la pharmacie Chauveau avec ses dépendances, les maisons E. Delante, A. Wilmot, J. Crépin, X. Crépin et celle de l’abbé barbier occupée par Mlle Francotte. A la section d’Estroy, les soldats mirent le feu à la maison de G. Parmentier, à celle d’Emile Lebrun, à l’écurie et à la grange. Au Trinoy, l’habitation de P. Thibaut fut également détruite par le feu; et, enfin, la ferme d’Orémont, appartenant à M. van Delft, devint la proie des flammes. A la demande de M. Bossaut, ancien instituteur, les Allemands éteignirent le feu qui avait pris à la toiture de l’église et qui menaçait non seulement l’édifice, mais environ sept cent cinquante soldats français et belges qui y étaient détenus prisonniers.

Ce même instituteur, et  ’abbé Cuissard, ancien missionnaire en Mongolie, ont tous deux vu des canons et des caissons tirés par des prisonniers français et belges. Dans le groupe de ceux-ci, qui avaient été pris à Bioul, marchait un soldat belge (p.192) qui semblait avoir perdu la raison à la suite des mauvais traitements qu’on lui avait fait subir. Un soldat allemand le tenait attaché par une corde au pied, et, de temps en temps, tirait vivement sur cette corde, ce qui faisait trébucher le malheureux. Il était relevé a coups de pied. Sur le terrain, devant l’église, où se trouvaient réunis des officiers, les soldats exhibèrent cet infortuné prisonnier; ils jetaient devant lui des bonbons et, au moment où il se baissait pour les ramasser, on les écrasait, ce qui amusait follement ces hommes !

Tandis que tous les habitants revenus sont enfermés à l’école, les soldats, à l’exemple des officiers et encouragés par eux, s’adonnent à un pillage en règle des maisons; c’est un dévergondage sans nom. De la cave au grenier, toutes les habitations sont visitées; ce qui peut convenir est emporté et le reste détruit. C’est ainsi que disparut un calice caché dans la maison du vicaire. Le 82e régiment se signala tout particulièrement par sa rapacité. Envoyé en Russie avec tout le 11e corps, quelques jours après, il emporta tous les instruments de musique d’une fanfare de Mettet. Deux ans après, sur de pressantes réclamations, plusieurs de ces instruments revinrent dans des caisses sur lesquelles on pouvait lire ce mot : « Russland » ! Un papier délivré par des officiers des colonnes 1 et 2 de la « garde-du-corps » est significatif au sujet de ce vandalisme. En voici la teneur : « Nous vous prions de bien vouloir épargner la maison, et de la préserver le plus possible de la destruction dont ont souffert les autres immeubles. »

Les personnes prisonnières à l’école y passèrent vingt-quatre heures, et le lendemain furent libérées, à l’exception de Désiré Mussinon, âgé de 80 ans, qui, avec Pierre Gilot de Pontaury, un septuagénaire, fut conduit à Gembloux, et de là à Soltau en Allemagne. Gilot en revint après trois mois de détention ; son compagnon d’infortune y mourut.

Le mardi, raconte O. Baudelet, les Allemands avaient placé près de la fontaine Saint-Job une statue de la Sainte-Vierge couverte d’un voile et coiffée d’un chapeau de paille. Des fusils étaient en faisceau autour d’elle et les soldats venaient lui faire des grimaces et l’embrasser, et, pour finir, ils tirèrent dessus à coups de fusil.

Le dimanche soir, Isidore Degraux (61 ans) fut pris par les Allemands à Graux où il habitait. On ne sait au juste ce qui s’est passé, mais le 29 août 1914, Louis Coudray, Henri Lebrun et Arthur Ancia exhumèrent son cadavre enterré au bord de la route de Furnaux à Mettet, près de la maison de la veuve Parent, et le placèrent dans une fosse commune avec ceux de cinq soldats allemands. Lors de l’exhumation, les précités constatèrent que la victime avait les mains liées derrière le dos.

Emile Charlier (64 ans), de Le Roux, s’était réfugié à Mettet, et croyait pouvoir, dès le lundi, regagner son village. Au lieu dit « Crolye » sur la commune de Mettet, il reçut près de l’œil une balle, qui le tua. Il fut relevé et enterré entre deux gerbes de paille par René Mauclet, Prime Piret et Emile Nocent qui l’avaient trouvé étendu dans la prairie, la face contre terre.

 

(p.193) ASSASSINAT D’ALPHONSE DEGRAUX ET MAUVAIS TRAITEMENTS INFLIGÉS A SON FILS EUDORE

 

Rapport de la veuve Degraux et de ses enfants

 

Alphonse Degraux, cultivateur à Estroy, avait une frayeur instinctive des Allemands. Quand ils se présentèrent chez lui, le 24 août, c’est en tremblant qu’il obtempéra aux ordres de réquisition et qu’il conduisit, avec son fils Eudore, sur un chariot à deux chevaux, des mitrailleuses à Oret. En revenant, les soldats leur font charger des blessés allemands dans les campagnes de Mettet, puis enterrer des chevaux morts, et enfin conduire des havresacs de soldats à Biesmerée. Là, à 23 heures, un sauf-conduit leur est délivré pour regagner Mettet.

Le mardi, Degraux héberge chez lui des soldats qu’il soigne de son mieux, leur donnant du pain, du beurre, du lait, des œufs, etc.

Le lendemain, la femme Collart, ayant des soldats chez elle, fait demander à Degraux de pouvoir porter chez lui une partie de sa farine. Celui-ci veut aller la cher­cher lui-même, mais, n’osant s’aventurer seul, sa femme l’accompagne. Il était environ 18 heures. Ils arrivent à la maison Collart, située à cent mètres de la ferme, et, la trouvant remplie de soldats, ils promettent de revenir plus tard et s’en retournent. Un soldat, un cavalier paraît-il, les suit d’un air furieux et menaçant; il semblait pris de boisson. Il empoigne Alphonse Degraux et le secoue violemment, puis le laisse aller; mais, à quelques mètres de la maison, il lui tire par derrière un coup de revolver qui atteint Degraux à la hanche. Le malheureux tombe sur le visage; le soldat s’approche de lui et lui tire encore deux balles de revolver dans le cou. La femme alors, toute perdue, rentre chez elle en criant: «On a tué Papa. »

Peu après, l’épouse Degraux fait chercher son mari, qu’on dépose dans la cuisine de la ferme. Elle fait mander un médecin allemand, qui se contente de mettre un pansement superficiel au cou du blessé et s’en va aussitôt en déclarant que ce n’est rien, et qu’il sera guéri dans deux jours. Il mourut neuf jours après. C’est en vain qu’on chercha-le sauf-conduit qui lui avait été délivré le lundi soir à Biesmerée ; on le lui avait pris.

Son fils Eudore avait, lui aussi, aidé à charrier pour les Allemands le lundi. Le surlendemain, on le saisit dans sa demeure, l’accusant d’avoir tiré sur les troupes, et les soldats l’emmenèrent en le rouant de coups de crosse et de coups de pied. Il en eut le dos tout meurtri pendant plusieurs jours et en gagna une forte hernie. Obligé d’enterrer les morts, il est brutalisé à tel point qu’il demande à ses bourreaux de l’achever. Un officier, lui reprochant de n’avoir pas fait disparaître le cadavre d’un cheval, déverse sur lui sa colère en le cravachant.

 

(p.193) L’hécatombe de Wagnée et l’incendie d’Oret

 

Oret est le dernier village dont s’emparèrent les Allemands avant d’atteindre la route Bioul-Fraire. Un violent combat s’était livré à Wagnée et dans les bois qui séparent Biesme d’Oret. Les (p.194) pertes françaises y avaient été particulièrement sensibles, mais, à en juger par les représailles, celles des Allemands devaient avoir été très élevées aussi. Dès leur entrée dans le village d’Oret, le lundi matin 24 août, bien que presque toute la population eût fui, les soldats du 164′ régiment hanovrien mirent le feu à soixante-cinq maisons et tuèrent une femme, Léonie HIZETTE, épouse de M. Adolphe Denis. Le lendemain, ils fusillèrent près de la chapelle de Saint-Hubert, l’abbé Louis BERLIER de Biesme et Camille BODART de Le Roux, qu’ils avaient emmenés jusque là. Douze cents blessés, presque tous français, furent soignés au couvent des Sœurs de Notre-Dame du Bon-Secours.

Les récits du curé, l’abbé Laloux, et de sœur Elisabeth, tous deux témoins oculaires et mêlés aux événements, nous ont principalement aidés à reconstituer l’histoire de l’invasion allemande à Oret. Quelques enquêtes auprès des rares habitants demeurés chez eux nous ont encore fourni des détails précieux. Nous faisons suivre cette histoire succincte d’un rapport de M. Adolphe Denis, dont la femme fut tuée et qui accom­pagna partout les Allemands dans leur œuvre incendiaire.

 

Du 15 au 22 août, ce fut dans le village d’Oret un passage continuel de troupes françaises, où dominait l’élément breton. Les habitants leur faisaient fête et, le soir, l’église était bondée de troupiers qui venaient implorer la protection divine. Le jeudi 20, le général Ménissie, de la 39e brigade établit son quartier à Oret au couvent des Sœurs françaises. Dans le courant de la journée du samedi, un flot de fuyards venant de la Basse-Sambre vint jeter la panique par les nouvelles alar­mantes qu’ils colportaient. Les Allemands avaient passé la Sambre, Tamines brûlait, Aiseau, Falisolle, Aisemont étaient aux mains de l’ennemi. Hélas ! ce n’était que trop vrai ! Le soir, à la vue des gens de Le Roux, Sart-Eustache et Biesme qui arrivaient en foule, au spectacle des premiers blessés français, la panique s’empara de la population et l’exode commença. Toute la nuit, on vit fuir les habitants, et, lorsque le dimanche à 5 heures du matin, le curé monta à l’autel pour y dire la messe, l’église était presque vide. Vers la même heure, arrivaient de Biesme des chariots chargés de blessés. On les pansa sommairement et on les évacua aussitôt sur Florennes.

 

Le dimanche matin, la 20e division, épuisée par les efforts réitérés qu’elle a dû fournir, vient cantonner derrière la 3èe, chargée de garder la ligne Wagnée-Mettet-Graux. La 3çe brigade s’installe à Oret et la:40e bivouaque à Corroy. Mais, dès le matin, le feu de l’artillerie ennemie prenant à partie le village d’Oret, la 39e brigade s’établit au sud de la route de Bioul à Fraire, tandis que le 141e (régi­ment de réserve) tient le bois des Fays. Dans la matinée, la 10e division recule encore davantage et organise un repli près de la ferme de Bois-le-Couvert.

Entre-temps que se passe-t-il à Wagnée?

Dès 4 heures du matin, la 75e brigade, chargée de tenir le terrain entre Mettet (p.196) et Wagnée s’organise solidement. Le 3e zouaves garde la route de Wagnée à Biesme et le 3e tirailleurs s’établit dans le bois d’Oret. A partir de 10 heures, les bois et les tranchées sont bombardés sans trêve, et vers 14 heures le bataillon qui s’était maintenu aux abords de Biesme se replie sur Wagnée.

L’infanterie allemande progresse par petits groupes, mais est accueillie par un feu violent d’infanterie et de mitrailleuses bien dirigé, qui empêche l’ennemi de dépasser Wagnée. On en vient même à un moment donné à un corps à corps acharné (1).

Malgré toute leur bravoure, les soldats de la 74e brigade se sentent débordés, et l’arrivée de plusieurs bataillons du 1er tirailleurs, envoyés par ‘le général Blanc, ne parvenant pas à rétablir la situation, le recul dans le bois des Bruyères s’impose. Sur ces entrefaites, la 20e division,  ramenée sur le champ de bataille, avance rapidement, quoique soumise à un violent feu d’artillerie, et, arrivée à hauteur du ravin des Bruyères, la 39e brigade, notamment le 136e régiment, aborde l’ennemi baïonnette au canon. A la tombée de la nuit, un bataillon de zouaves arrête les progrès de l’infanterie allemande et des éléments des 20e et 37e divisions tiennent la position à 300 mètres environ de l’ennemi, tandis que les unités les plus éprouvées se rassemblent au sud d’Oret (1). La canonnade cesse avec la tombée du jour.

Le lundi, à 3 heures du matin, arrive l’ordre de retraite. Celle-ci doit s’effectuer à partir de 7 heures, mais, dès 4 heures déjà, la canonnade reprend et le groupe du 3e zouaves et du 3e tirailleurs, placé en avant-poste aux abords d’Oret, est vivement pressé et le décrochage s’effectue avec peine. L’artillerie ennemie tire sans relâche sur les colonnes en retraite qui dévalent par toutes les routes menant à Florennes et fait subir à l’infanterie de grosses pertes. Le colonel Taupin, commandant la 37e brigade, est mortellement blessé d’un éclat d’obus.

Au moment où les derniers défenseurs quittent le village, sept majors, aidés de trente brancardiers, emmènent deux cent cinquante blessés, presque tous algé-riens, au couvent des Soeurs françaises. Le soir, les blessés hospitalisés chez ces religieuses atteindront le chiffre de douze cents, pour la plupart Français. Six de ceux-ci succombèrent à leurs blessures, ainsi que dix Allemands.

Débouchant des routes de Biesme et de Mettet, les troupes allemandes font leur entrée dans le village en criant comme des forcenés. Ils ne rencontrent presque personne, toute la population, sauf une quinzaine d’habitants, ayant fui. Les Français eux-mêmes avaient abandonné la place, à l’exception de quelques soldats restés cachés, qui firent le coup de feu à l’arrivée des Allemands. Plusieurs de ceux-ci furent mortellement atteints. La rage des soldats n’en fut que plus excitée

 

(1) Pendant l’occupation, les Allemands érigèrent un grand cimetière à Wagnée, où ils déposèrent les corps de deux-cent-soixante-deux soldats français et cent-soixante-huit allemands; une fosse commune en contient encore vingt-cinq. Tous ces soldats allemands appartenaient au 10e corps, notamment à la 20e division hanovrienne (39e et 40e brigade) ; les inscriptions des tombes mentionnent les régiments 74, 77, 79, 92, 164 et le 46e d’artillerie. Les pertes des 79e et 164e régiments (39e brigade) ont été particulièrement sensibles.

(2) La 37e division avait perdu, pendant les premières journées des 22 et 23 août, 77 officiers et 3048 hommes de troupe.                                                                                                 

 

(p.197) et ils ne mirent plus de bornes à leur colère. Ils commencèrent aussitôt à piller et à incendier. Le curé, demeuré au presbytère, reçut un des premiers leur visite. Ils pénétrèrent chez lui en criant : « Man hat geschossen ! » Après quelques explications, ils lui permirent cependant de circuler et de soigner les blessés. Le curé vit mettre le feu à plusieurs maisons, et d’autres ne furent pas brûlées grâce à son intervention, notamment celle de Charles Laventurier. Palmyre Petit, épouse Fesler, vit les soldats piller le magasin de Joseph Henri avant d’y mettre le feu, et incendier aussi les maisons de la place au son de la musique. Alphonse Hanoul et Adolphe Denis (voir rapport 316) furent également témoins de toutes ces scènes de barbarie, imputables aux troupes du 10e corps et notamment au 164e régi­ment hanovrien. Ces soldats ont brûlé à Oret soixante-cinq maisons.

Dès le lundi matin, l’église fut occupée par plus de deux cents prisonniers français, évacués le soir même sur Mettet. Une trentaine d’autres les y remplacèrent le lendemain, et y restèrent jusqu’au samedi.

Le mardi, a5 août, au soir, un soldat vint avertir le curé que le cadavre d’un prêtre gisait sur le talus de la grand’route, près de la chapelle Saint-Hubert. Le chef de poste établi à l’ambulance permit d’aller l’enlever le mercredi matin. En effet, le lendemain, le curé trouva à l’endroit indiqué le cadavre d’un prêtre et celui d’un civil, tous les deux complètement dévalisés et le corps criblé de balles. Ayant obtenu l’autorisation d’ensevelir le prêtre inconnu au cimetière, le curé allait le mettre en terre, après les prières d’usage, lorsque quelqu’un, s’avisant à fouiller dans les vêtements de la victime une dernière fois, découvrit sa carte d’identité. C’était M. l’abbé Berlier, de Biesme, étudiant en théologie à Tournai, âgé de 23 ans (1). Le curé courut au poste et obtint la permission de faire transporter le cadavre de l’abbé Berlier à Biesme. Son compagnon d’infortune était Camille Bodart, de Le Roux, âgé de 22 ans.

Toute cette journée du mercredi fut employée-à l’inhumation des mtsrts Quelques habitants étaient revenus qui furent réquisitionnés pour accomplir cette lugubre besogne. On retrouvait des cadavres partout : sur la place, à côté des ruines fumantes des maisons Dewez et Henri, aux Roquettes, dans le chemin du bois d’Halloy, le long du mur du cimetière, dans les champs, au trou dit des « Nutons », etc. La plupart de ces cadavres français furent enterrés dans une. ancienne sablonnière située sur la roule de Praire ; les autres furent inhumés à différents endroits (a).

 

(1) Pendant la guerre, en 1916, la Wilhelmstrasse envoya à tous les agents diplomatiques de l’empire, accrédités dans les pays neutres ou alliés de l’Allemagne, une note confidentielle, dont ils ne devaient se servir qu’au cas où la presse reviendrait sur les massacres de prêtres en Belgique. Cette note tomba entre les mains de la censure postale française. Voici textuellement ce qui y est dit, par rapport à l’abbé Berlier : « In Oret wurde ein geistlicher Student ergriffen. Er gestand im Verhör ein, auf die deutschen Truppen geschossen zu haben. » (Trad. : A Oret, on prit un étudiant ecclésiastique. Il avoua, lors de l’interro­gatoire, avoir tiré sur les troupes.) (Paris. Direction du Contentieux et de la Justice militaire. Dossier 762).

En 1920, le gouvernement français fit faire des fouilles, notamment dans la sablonnière, pour identi­fier les cadavres des soldats qui reposent à Oret et que les Allemands y avaient fait jeter pêle-mêle. A ce jour (fin octobre) les travaux sont presque terminés. On a relevé 154 cadavres, dont 6 officiers; 196 corpt repo­saient dans la sablonnière. La plupart de ces soldats appartenaient au corps des zouaves ou des tirailleurs algériens.                

 

Le 16 août, après-midi, la sœur Elisabeth, se rendant dans le village pour y enterrer Mme Denis, tuée par les Allemands, rencontre un major français qui lui dit : « Ma sœur, n’allez pas plus loin, vous allez être fusillée, ainsi que tous les civils d’Oret », et il lui montre à quelques pas une troupe de soldats, l’arme au pied, et un groupe d’officiers discutant avec animation. On venait de trouver dans une grange le cadavre d’un soldat allemand et les officiers discutaient l’ordre des représailles, les uns voulant passer par les armes tous les habitants, les autres étant d’un avis contraire. La sœur alors, s’étant approchée du groupe et s’étant enquise de l’objet de leur discussion, prit sur elle de leur dire que ce soldat avait été relevé avec d’autres blessés et morts français et qu’elle l’avait fait transporter, dans la grange pour le soustraire à des chiens qui lui dévoraient la figure. L’explication fut donnée avec tant d’énergie et d’assurance que les officiers retirèrent leur menace.

 

 

Le samedi matin, 29 août, des voitures d’ambulance allemandes vinrent chercher tous les blessés qui se trouvaient à Oret. Les derniers soldats du poste partirent le soir et le village, avec soixante-cinq maisons en ruines et près de deux cents habitants en fuite, se retrouva livré à lui-même.

 

Rapport de M. Adolphe Denis

 

Le lundi matin, 24 août, quatre uhlans se montrent à Oret. Arrivés en bas de ma rue, nommée Ruelle Cadet, deux d’entre eux sont tués par un soldat français dissimulé derrière un mur. Les deux survivants entrent chez moi, me demandent si je ne cache pas des Français, me font descendre avec eux à la cave pour s’en assurer, puis ils s’en vont en me défendant de sortir et prennent la direction de la gare.                                                                                         

Quelque temps après, les troupes allemandes arrivent et se mettent en devoir d’enfoncer les portes, de piller les maisons et d’y mettre le feu. Les soldats entrent chez moi, prennent tout ce qu’ils peuvent trouver, puis ils me disent qu’ils vont brûler la maison. Ma femme alors, née Léonie Hizette (57 ans), prenant un gros mouton que nous avions depuis longtemps, sort pour le mettre dehors et je la suis. Nous nous dirigions vers le bas du pré, lorsque je reçois une balle dans le bras gauche et une autre dans les reins. Au bruit de la fusillade, le mouton effrayé nous échappe, ma femme court pour le rattraper et j’entends alors une seconde décharge. Je suis aussitôt fait prisonnier, sans me rendre compte que ma femme venait d’être tuée, et je dois suivre les soldats les vêtements en lambeaux et tout maculés de sang. Ils me conduisent à la fontaine au bas de la rue et me font boire deux gobelets d’eau. A ce moment, un Français caché dans la maison en face, abat l’officier allemand qui voulait me faire boire une troisième fois. Les soldats accusent aussitôt les civils de ce meurtre. Ne me laissant aucun répit, ils m’emmènent avec eux perquisitionner à l’école des filles qu’ils incendient, après avoir constaté qu’il n’y a pas de Français, puis chez Vital Dautrebande, où ils me font remonter tout le vin contenu dans la cave, avant de mettre le feu à la maison. Ils me conduisent encore dans les demeures de Jacques Hubert et de Joseph Henri, où ils renou­vellent leurs scènes de pillage et d’incendie. Revenant sur leurs pas, ils boivent le vin volé chez Dautrebande et s’en vont jusqu’à la maison d’Octave Migeotte. A cet endroit se trouvaient placés six habitants de Mettet, condamnés à être fusillés . Ces civils étaient gardés par des soldats qui leur tenaient la baïonnette sur la poitrine (…).  Après des heures d’attente mortelle,  nous  entendons le galop de plusieurs chevaux, et bientôt nous apercevons trois cavaliers qui descendent de cheval près de nous; l’un d’eux s’avance en criant : « Votre roi est un lâche et vos ministres sont aussi lâches que lui ! » Puis il demande du papier à un soldat et après avoir griffonné quelque chose, il le remet aux prisonniers de Mettet, en leur enjoignant de retourner chez eux en suivant le chemin qu’ils avaient pris pour venir. Il me remet aussi un papier et me dit de rentrer chez moi. En voyant des soldats devant ma maison, je leur présente le papier en question, mais ils ne veulent pas en tenir compte, et me constituent de nouveau prisonnier. Ils m’enferment ainsi toute la nuit. /Le len/demain matin, je recouvre la liberté. J’en profite pour me rendre aussitôt à l’ambulance des Sœurs françaises ou j’espérais voir ma femme. Ne l’y ayant pas trouvée, je me mets à sa recherche en compagnie du garde-champêtre Adolphe Dewez. Je la trouvai dans le jardin d’Octave Migeotte; elle était morte. La balle lui avait traversé la poitrine et la colonne vertébrale. Je priai la sœur Elisabeth de venir l’ensevelir. Elle le fit avec le docteur Vincent, qui se trouvait à la Croix-Rouge et qui pansa mes blessures.

6.2.   Mensonges dans les faits

Quand la francolâtrie pousse des responsables à déformer l’histoire à leur profit et à profaner une procession religieuse…

La Sainte-Remfroid n’est pas une marche comme les autres, c’est une marche à deux tableaux, le premier religieux, le second commémoratif quand les Allemands, les 22 et 23 août 1914, traversèrent la localité pour y incendier 61 maisons.
Le dimanche soir, avant la rentrée, se déroule une reconstitution de la bataille de Wagnée, du nom d’un hameau, qui a mis aux prises les dernières résistances françaises avec les Prussiens. On sait que ceux-ci ont remporté la bataille mais, dans le cadre de cette reconstitution, ils la perdent, par respect (sic) pour les habitants d’Oret qui ont eu à subir leur déferlement meurtrissant.
Depuis quelques années, et ce fut le cas dimanche soir, les Prussiens accompagnent la rentrée de la procession, exhibant le drapeau européen. Tout un symbole (sic). (Pierre Wiame, in : VA, 24/07/2013)

6.3.   Réactions à ces mensonges

A la rentrée de la procession en l’honneur de sainte Remfroid, à Oret, après la reconstitution bidon de la bataille de Wagnée (où, les vainqueurs allemands de l’époque se font passer pour les … vaincus !), Jean-Claude Rousseaux, marcheur, ancien tambour, avait réagi négativement devant moi, dans la haie d’honneur. Il n’accepta pas la présence de « marcheurs » en uniformes … allemands de 1914-18 dans la compagnie.

Vu qu’il demanda que cela s’ébruite, j’ai aussitôt réagi dans la presse parce qu’il avait raison de montrer que c’était inadmissible. Cela n’a pas plu au président Jean-Jacques Hauquier (, ni à l’Association des Marches) qui, subtilement, m’éjecta de cette « compagnie ».  

 

Oret 1914, le mauvais exemple

 

Beaucoup de commémorations nous rappellent les atrocités commises par l’occupant en 14-18 lors de l’invasion de notre pays et l’héroïsme de ses défenseurs. Mais, à Oret (commune de Mettet), un endroit où a sévi la barbarie ennemie, un défilé accompagnant la statue du saint local compte depuis peu un peloton de soldats avec

des casques à pointe. Cette initiative salit la mémoire des familles des victimes, voire de tout un pays et de nos alliés. Si nous acceptons ceci, allons- nous bientôt voir des gens en uniforme SS défiler dans nos rues comme si rien ne s’était passé ? 

(AV, 23/08/2014)

 

A la suite de mon éviction malhonnête, le 30/09/2014, Bertrand Thibaut (auteur d’« En marches », la seule analyse approfondie des marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse) réagit sur les réseaux sociaux (avant de se faire éjecter à son tour par la suite).

6.4.   Menaces

L’omerta existe envers ceux qui dénoncent le manque de respect pour les victimes des atrocités de la Guerre 1914-18 … Cette compagnie de marcheurs n’a ainsi jamais été inquiétée à ce sujet par l’Association des Marches Folkloriques.

 

Les menaces perdurent.

Ainsi, un « officier », membre du comité de la marche Sainte-Remfroid, dans un style et une orthographe qui trahissent certaines « difficultés » à pouvoir se remettre en question (ceci est un euphémisme) :

« (…) je vois vous continuez a nous critiques et a nous noircirrrrr (…) maintenant je vous préviens un peu que nous avons un peu marre de vous et de vos articles ( c’est un peu d’harcèlement ) donc pour finir nous allons porté plaindre (…) »

 

Des personnes sensées craignent des représailles.

 L. V. (20/09/2013)

 (…) j’ai vu votre blog concernant des Allemands dans une marche folklorique à Oret. C’est avec étonnement que, dans cette église, j’ai découvert que des pierres tombales allemandes de 1914 avaient été placées récemment. Que font ces pierres dans l’église de ce village qui en 1914 fut ravagé par les Allemands, et où ces Allemands ont assassinés plusieurs civils? Que pense Mr Masset patron d’ICM, le président de la fabrique d’église de la présence de ces pierres?? que pense le doyen??? Est-ce normal de faire honneur aux bourreaux et de nier les victimes patriotes? Imaginez que je me fasse assassiner par des islamistes et que quelques années plus tard les pierres tombales de ces islamistes se retrouvent exposées dans mon église? Je ne peux malheureusement pas intervenir directement par peur de représailles mais puisque le sujet vous intéresse, je vous en informe de ce scandale. Peut-être pourriez-vous interpeller le président de fabrique et le doyen concernant cette ineptie et avoir leur avis. Quant à moi, je ne mettrai plus les pieds dans cette église tant que « ces choses » se trouveront là.

6.5.   Conséquences

Cette persistance à nier l’histoire par des personnes avides de gloriole à n’importe quel prix peut logiquement conduire à d’autres manifestations jetant le trouble dans les esprits et à permettre à certaines factions peu recommandables pour notre démocratie d’avoir la mainmise sur notre passé collectif par le mensonge organisé.

Pendant une partie du défilé de cette marche en juillet, un peloton de marcheurs en uniformes de soldats allemands de la 1ère guerre mondiale accompagne le reste de la compagnie lors du retour à l’église du village avec la sainte protectrice, Remfroid.

Bientôt apparaîtront dans l’Entre-Sambre-et-Meuse des défilés de marcheurs en costumes de la Wehrmacht (et de la SS!) si l’on n’y prend garde… Après les marcheurs en costumes napoléoniens (alors que les armées de Napoléon ont occupé notre pays de façon brutale), la route semble ouverte à un nouvel oubli.

Evidemment, des habitants (et des marcheurs) d’Oret ne sont pas contents de cette situation: ils sont les vrais instigateurs de ce site.

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